En fait, dès que cette idée lui vint, il lui sernbla
qu’il sentait le Mink Snopes qui avait dû passer une si grande partie
de sa vie à avoir des soucis et des ennuis inutiles commencer à
ramper, à s’infiltrer, à couler tranquillement comme le sommeil ; il
pouvait presque l’observer, en suivant tous les petits brins d’herbes
et les minuscules racines, les petits trous que faisaient les vers, en
pénétrant dans la terre déjà pleine de gens qui avaient eu leurs
soucis et étaient libres maintenant, de sorte que c’était le sol et la
terre maintenant qui avaient les ennuis, les soucis et l’angoisse avec
les passions, les espoirs et les craintes, la justice et l’injustice,
et les chagrins, et que les gens eux étaient bien tranquilles
maintenant, tous mélangés, pêle-mêle, sans inquiétude et personne pour
savoir ou se soucier de savoir désormais qui ils sont, lui-même parmi
eux l’égal de tous, aussi bon que n’importe qui, aussi brave que
n’importe qui, inextricable, anonyme parmi eux tous : les beaux, les
splendides, les orgueilleux, les braves jusqu’au faîte même, parmi les
fantômes et les rêves étincelants, bornes milliaires de la longue
histoire humaine : Hélène et les évêques, les rois et les anges
apatrides, les séraphins méprisants et damnés.
William Faulkner -
Le domaine
Ce fut un automne sinistre, peut-être le plus désespéré de tous ceux
que j’ai vécus, car même si plus tard j’ai connu des temps encore plus
tristes et qu'il m’est arrivé des choses bien plus terribles, à
lépoque mon coeur ne s’était pas encore endurci comme il s’est endurci
par la suite, ce qui me rendit les souffrances plus supportables. Pour
parler serpent, je n’avais pas encore mué comme je le fis à plusieurs
reprises, plus tard, au cours de mon existence, me glissant dans des
enveloppes de plus en plus rudes, de plus en plus imperméables aux
sensations. A présent, peut-être bien que rien ne traverse plus. Je
porte une pelisse de pierre.
Andrus Kivirähk -
L’Homme qui savait la langue des serpents
Il y a une raison si les objets se consument lorsqu’ils tombent vers
la Terre comme des anges effroyables - en plus de la raison
évidente. Des astéroïdes gros comme des voitures blindées se réduisent
à de bêtes cailloux l'espace de quelques secondes. C'est parce que la
planète est carnivore et veut simplement étre nourrie. C'est aussi
ce que veulent les gens. Ils aiment manger d’autres gens.
Eric Larocca -
As-tu mérité tes yeux?
Étaient-ils faits l’un pour l’autre ? Étaient-ils même compatibles ?
Elle n’en savait rien. Là, tout de suite, elle n’était sûre de
rien. Elle n’était pas sûre qu’elle saurait un jour aimer Jack d'un
amour aussi splendide et aussi inconditionnel que celui dont il avait
besoin. Elle comprenait qu’il y avait là-haut, dans les hauteurs, un
endroit fantastique où l’amour de son mari l’attendait et elle ne
savait pas si elle pourrait un jour l’y rejoindre, si son coeur en
était capable. Mais ce qu’elle savait, c’est qu’elle l’aimait
maintenant. Et qu’elle l’aimerait sans doute aussi demain. Et
peut-être que cela suffisait, finalement. Peut-être qu’elle n’avait
pas besoin de certitudes. Peut-être qu’un coeur humain était
simplement compliqué et que tout amour était profondément précaire,
que l’avenir resterait irrésolu et que c’était très bien comme
ça. Peut-être que c’était ça, le véritable amour : accueillir le chaos
comme il vient. Et peut-être que les seules histoires dont la
conclusion était certaine et claire étaient les mensonges, les fables
et les conspirations. Peut-être que le docteur Sanborne avait raison :
La certitude n’était qu’une histoire que l’espri fabriquait pour se
défendre contre la douleur de vivre. Ce qui impliquait, presque par
définition, que cette même certitude était une fagon d’éviter de
vivre. On pouvait choisir d’être certain, ou on pouvait choisir d’être
en vie.
Et elle n’était certaine que d’une chose : entre nous et le monde, il
y avait un million d’histoires, et si l’on ne savait pas lesquelles
étaient vraies, alors autant essayer les plus humaines, les plus
généreuses, les plus belles, les plus chargées d’amour.
Jack était-il son âme sœur ?
Bien sûr, se dit-elle. Pourquoi pas ?
Nathan Hill -
Bien être
Ce qu’Elwin retenait du cout, c'était qu'il était à présent considéré
comme l’expert du département en matière de mariage qui bat de l’aile,
en raison de sa séparation qui n’en finissait pas d'avec Maura. Beau
compliment, mais totalement idiot, un peu comme dire que le chevreuil
étalé sur la congère était à présent expert en collisions.
Jonathan Miles -
Tu ne désireras pas
Généralement parlant, s’il m’est permis d’exprimer mon opinion sur une
question si délicate, tous ces messieurs au talent moyen qui, de leur
vivant, passent presque pour des génies, s’effacent soudain, dès
qu’ils sont morts, de la mémoire des hommes; et il arrive méme que,
encore vivants, dès qu’apparait une nouvelle génération qui remplace
la leur, ils soient oubliés et dédaignés de tout le monde dans un laps
de temps incroyablement bref. Cela se produit chez nous soudainement,
comme les changements de décors au théâtre. Oh, il se passe là tout
autre chose que pour des Pouchkine, des Gogol, des Moliére, des
Voltaire, pour tous ces hommes qui venaient apporter un message
nouveau et bien à eux ! Il est certes également vrai que chez nous ces
messieurs de talent moyen, au déclin de leurs jours respectables, se
trouvent d’habitude avoir épuisé leur veine de la fagon la plus
lamentable et sans méme s’en douter. Il arrive souvent qu’un écrivain
à qui l’on a longtemps reconnu une extraordinaire profondeur, et que
l’on s’attendait à voir exercer une profonde et sérieuse influence sur
l’évolution de la société, révéle a la fin une telle inconsistance et
une telle minceur de sa petite idée fondamentale que nul ne regrette
méme qu'il ait pu venir si vite bout de ses moyens. Mais les
vieillards chenus ne s’en apperçoivent même pas et se fachent. Leur
amour-propre, précisément au terme de leur carriére, prend parfois des
proportions dignes d’étonnement. Dieu sait pour qui ils commencent à
se prendre - au moins pour des dieux.
Fiodor Dostoïevski -
Les Démons
« Ce que j’aurais dit ? que je dis. J’aurais dit qu’on doit effacer-un
fou de la liste des fous-meschugguè, et vous mettre à sa place ! » Il
regarde sur moi, et il me fait : « Qu’est-ce que ça signifie ? » —
« Qu’est-ce que ça signifie ? que je lui fais ; ça signifie ce que ça
signifie ! » — « Je ne vous comprends pas », qu'il me dit. — « C’est
peut-être un signe que vous n’êtes pas très comprenant, que je dis ;
comme c’est écrit chez nous dans le verset : À un intelligent, un clin
d’œil ; à un bête, un coup de bâton. »
Cholem Aleichem -
Tévié le laitier
La vie est d'une cocasserie avec ses dispositions mystérieuses, d'une
logique impitoyable au service d’une intention futile. Tout ce que vous
pouvez en attendre, c'est quelque révélation sur vous-même, qui arrive trop
tard, une gerbe de regrets inextinguibles. Je me suis colleté avec la mort,
et c’est bien le plus insipide combat que vous puissiez imaginer. Il se
déroule dans une grisaille impalpable, sans rien de solide sous les pieds,
sans rien alentour, sans spectateurs, ni ovations, ni gloire, sans grand
désir de victoire et sans grande peur de la défaite; dans une écœurante
atmosphère de scepticisme tiède où vous ne croyez guère à vos droits et
encore moins à ceux de l'adversaire. Si c'est ainsi que se présente la
sagesse suprême, alors la vie est une énigme encore plus indéchiffrable que
ne se plaisent à le croire certains d'entre nous Il s'en fallait d'un cheveu
que je tienne ma dernière occasion de m'exprimer et je constatai, humilié, que je n'aurais probablement
rien à déclarer.
Joseph Conrad -
Au cœur des ténèbres
Pour moi, c’est comme si j essayais de vous raconter un rêve,
comme si j’essayais, en vain d’ailleurs, car aucun récit de rêve ne peut
rendre la sensation du rêve: ce mélange d’absurdité, de surprise et de
désarroi tandis que frémit l’envie de se débattre et de se révolter, ce sentiment d’être captif
de l’incroyable, qui est l’essence même des rêves
Joseph Conrad -
Au cœur des ténèbres
Quand mes yeux se posaient sur sa silhouette
vautrée dans le canapé, j'avais l’impression de
vivre avec un nouveau spécimen d’être vivant,
pour qui ne pas se prélasser aurait été fatal.
Lorsque je lui avais parlé de Sansho qui urinait
partout, il avait pris dans ses bras Zoromi qui
se trouvait à ses côtés et lui avait répété avec
insistance: «Zoromi! Tu n’as pas intérêt à
m'enquiquiner comme ça. C’est compris ?»
Comment pouvait-il se sentir aussi autorisé à ne
rien faire? Je lui aurais bien posé la question, mais
J'étais certaine que même répondre à cela aurait
fatigué ce spécimen. Aurais-je donc, sans le savoir,
épousé autre chose qu’un être humain?
Yukiko Motoya -
Mariage contre nature