Mais peu importe ce que je suis, ou ce que je
suis devenue depuis, je sais maintenant que
l’insaisissabilité n’est pas tout. Je sais maintenant
que l’art savant de la dérobade a ses propres
limites, ses façons d’inhiber certaines formes de
plaisir ou de bonheur. Le plaisir de maintenir. Le
plaisir de l’insistance, de la persistance.
Le plaisir de l’obligation, le plaisir de la dépendance.
Les plaisirs de la dévotion ordinaire. Le plaisir
de reconnaître que l’on doit peut-être retraverser
les mêmes révélations, prendre les mêmes notes
dans la marge, retourner aux mêmes thèmes
dans son travail, réapprendre les mêmes vérités
émotionnelles, écrire le même livre encore et
encore, pas parce qu’on est stupide ou obstinée
ou incapable de changement, mais parce que de
tels retours composent une vie.
Maggie Nelson -
Les Argonautes
Ces misérables esclaves des rouages et des registres se mirent à se
féliciter d’être les Vainqueurs de la Nature. Vainqueurs de la Nature,
vraiment! En fait, bien entendu, ils avaient simplement renversé l’équilibre
de la Nature et étaient sur le point d’en subir les conséquences. Songez
donc à quoi ils se sont occupés au cours du siécle et demi qui a précédé la
Chose. À polluer les rivières, à tuer tous les animaux sauvages, au point de
les faire disparaître, à détruire les forêts, à délaver la couche
superficielle du sol et à la déverser dans la mer, à consumer un océan de
pétrole, à gaspiller les minéraux qu’il avait fallu la totalité des époques
géologiques pour déposer. Une orgie d’imbécillité criminelle. Et ils ont
appelé cela le Progrès.
Aldous Huxley -
Temps futurs
L’amour chasse la peur, mais réciproquement la
peur chasse l’amour. Et non seulement l’amour. La
peur chasse aussi l’intelligence, chasse la bonté,
chasse toute idée de beauté et de vérité. Ce qui
reste, c’est le désespoir muet ou laborieusement
blagueur de quelqu’un qui a conscience de la
Présence hideuse dans l’angle de la pièce et qui sait
que la porte est fermée à clef, qu’il n’y a pas de
fenêtres. Et voici que la chose s’abat sur lui. Il
sent une main sur sa manche, subodore une haleine
puante, tandis que l’assistant du bourreau se penche
presque amoureusement vers lui. «C’est ton tour,
frère. Aie donc l’amabilité de venir par ici.» Et
en un instant sa terreur silencieuse est transmuée
en une folie aussi violente qu’elle est futile. II n’y
a plus là un homme parmi ses semblables, il n’y a
plus un être raisonnable, parlant d’une voix articulée
à d’autres êtres raisonnables; il n’y a plus qu’un
animal lacéré, hurlant et se débattant dans le piège.
Car, en fin de compte, la peur chasse méme
l’humanité de l’homme. Et la peur, mes bons amis, la peur
est la base et le fondement de la vie moderne. La
peur de la technologie tant prônée, qui, si elle élève
notre niveau de vie, accroit la probabilité de mort
violente. La peur de la science, qui enlève d’une
main plus encore qu’elle ne donne avec une telle
profusion de l’autre. La peur des institutions dont le
caractère mortel est démontrable et pour lesquelles,
dans notre loyalisme suicidaire, nous sommes prèts à
tuer et à mourir. La peur des Grands Hommes que,
par acclamation populaire, nous avons élevés a un
pouvoir qu’ils utilisent, inévitablement, pour nous
assassiner et nous réduire en esclavage. La peur de
la Guerre dont nous ne voulons pas et que nous
faisons cependant tout notre possible pour déclencher.
Aldous Huxley -
Temps futurs
A vingt-deux heures trente, Linde se brossa les
dents, se mit au lit et ferma les yeux. Elle refléchit
encore un peu a la loi de Janet. Ce ne serait pas
mal non plus si demain, quand elle se reveillait,
cent années s’étaient écoulées. Tandis qu’elle
caressait le chaton qui était monte sur son lit, elle
commenca a s’assoupir. La poitrine dechirée
comme toujours par son visage souriant de
l’époque où elle croyait encore en beaucoup de
choses, et par quelques regrets infinis. Elle se
réveilla a plusieurs reprises avec l’impression
d’avoir arrêté de respirer, se retourma dans le lit et
sombra dans le sommeil.
Yukiko Motoya -
Comment apprendre à s’aimer
« Ce que j’en pense ? Je vais vous le dire. Je suis
l’argent. C’est aussi simple que cela. Je suis l’argent.
Je manipule chaque jour des sommes plus importantes que le PNB de notre pays. Chaque jour.
Bien plus d’argent que vous ne pourriez imaginer.
Parce qu’il existe une vérité première, à son sujet.
Lorsqu’il atteint un tel niveau, l’argent change de
statut. Il devient une chose démesurée. indépendante, puissante et belle. C’est une tempête, une
tornade. Je ne le possède pas, je ne le contrôle pas,
car nul n’en serait capable. Il serait impossible d’en
devenir le maître. Je ferme les yeux et je pénètre en
lui, et il m’emporte pour un temps — seulement
Juelques instants car personne, je dis bien personne, ne résisterait plus de quelques secondes sans
se faire déchiqueter —, mais quand je ressors de ce
tourbillon et que j’ouvre les mains je constate que
j’ai saisi et ramené une prise. Ce qu’on appelle le
profit. Ce n’est pas un terme vulgaire, c’est la seule
chose qu’on peut ramener du monde de la finance.
Une simple poignée. Vous pensez que c’est ma
motivation, que je fais cela par goût du lucre ? Non,
j’exerce de telles activités parce que c’est beau. Beau
et terrifiant à la fois. Je risque constamment de me
faire débiter en menus morceaux, mais au cours des
instants passés dans ce milieu je fusionne avec ces
richesses. Vous pouvez parler de valeur fondamentale, de mark-to-market et d’utilité sociale, mais ce
sont des mots sans importance parce que l’argent
s’en fiche éperdument. Des règles simples, un jeu
d’enfants — tu me donnes ceci maintenant, et moi
je te donnerai cela plus tard — et tous s’affrontent
sans que qui que ce soit puisse totalement appréhender la mêlée qui en résulte, car tout devient alors
imprévisible et incontrôlable, Et c’est, à mes yeux
magnifique. L’argent. L’argent à l’état brut. Tout se
résume à cela, et vous devriez vous féliciter qu’il y
ait des gens tels que nous, et je parle autant de Ferid
Bey que de moi-même, parce que nous affrontons
quotidiennement ce milieu, nous y plongeons les
mains pour en extraire ce qui permet au reste du
monde de fonctionner. Et si ce cycle s’interrompait,
s’il ralentissait, si l’argent perdait brusquement de
son éclat, tout ce que vous connaissez actuellement
prendrait fin. C’est pour cela que vos théories sont
parfaites mais que l’argent n’en a cure. Et que je
m’en fiche moi aussi parce que je suis l’argent. Parce
que je fais tourner le monde. Je suis l’argent »
Ian McDonald -
La Maison des derviches
Ternies, tachées, déchirées, floues — elles devaient être en
3D ou holographiques —, elles étalaient néanmoins clairement les désirs et
fantasmes d’une époque où il était encore possible d’acquérir toutes ces
merveilles: une voiture électrique-hydrogène, à base de matériaux
recyclés, qui n’émettait aucune pollution; une peinture de façade solaire,
qui apportait «20% d’énergie supplémentaire a votre maison de campagne»;
des plats micro-ondables (qu’est-ce que ga voulait dire?) à base de légumes
bio de culture locale; des croisières en voilier vers des pays dont elle
n’avait jamais entendu parler; des spectacles «avec de vrais acteurs,
garantis sans holos»; des systèmes d’alarme et antieffraction sophistiqués
(«ne redoutez plus les invasions!»); des nanopuces implantées, rendant la
communication « aussi naturelle que la respiration»; et des climatiseurs,
des lotions anti-UV, des recycleurs d’eau, des « potagers d’appartement»
qui dénotaient déja une lutte dérisoire — mais lucrative — contre
l’inexorable… Découvrant à la lueur vacillante de la torche toutes ces
merveilles des temps jadis, Paula en a eu les larmes aux yeux, à imaginer
comment vivaient les gens de cette époque qui prenaient encore le métro pour
aller au travail, faire leurs courses, voir des spectacles ou des amis,
achetaient des lotions anti-UV et des plats « micro-ondables», et,
calfeutrés chez eux sans avoir à redouter les «invasions», rêvaient de
cette croisière en voilier aux Maldives qu’ils ne pourraient jamais
s’offrir…
Jean-Marc Ligny - Exodes
Et ce n’est pas Roosevelt qui a inventé ça. Les Babyloniens, les
Assyriens, les Mauryas, la Perse, les Incas, les Aztèques, tous,
tous étaient des empires hydrauliques avides de chair et de plasma,
assoiffés de vies humaines. C’est eux le New Deal, les grandes
machines aspirantes et turbines à sang et flics de l’énergie et
transformateurs de flotte en noyés. Des cadavres entiers pendent sur
leurs portiques, des têtes tournent à toute vitesse sur leurs
disjoncteurs, des corps sont mixés dans la salle des machines, des
corps sont empalés sur les parafoudres en réserves, des ponts
roulants écrasent des jointures de pieds pour faire un mortier pour
monter des corps entiers dans le corps du barrage. J’exècre les
monuments, Lawson, j’exècre les réseaux aux centre desquels un
bouvier bien pourvu en sperme lève le petit doigt sur sa suite de
femelles et vomit dans des plats en argent, j’exècre les ruches et
leurs rayons ordonnés en quinconce et la chambre nuptiale où trône
une reine infirme gavée de gelée tremblotante et dotée d’une
espérance de vie quatre cents fois supérieure à celle de ses
ouvrières imbéciles. J’expulse les institutions de ma cage
thoracique.
Céline Minard - Le Dernier Monde
Dans les temps idylliques, l’or reposait au fond des rivières
et luisait au milieu du ballet des ondines. Puis on l’a
transporté dans des cavernes sous la surveillance des dragons,
mais ils n’arrêtaient pas de s’endormir et se faisait plus
souvent qu’à leur tour décapiter par les héros. Dorénavant,
pour plus de sûreté, il est dans les coffres des banques sous
ses formes triviales de lingots et de billets - et puis
partout, matérialisé de façon plus subtile en bâtiment,
mobilier, base de données, ordinateur, capable même de se
hausser jusqu’à l’immatériel : matière grise, connaissance,
inestimable capital humain.
Vincent Message - Les Veilleurs
Peut-être s’appelent-elles Anaïs et Amélie. Et je serais pigiste au
Progrès, chargé de rédiger un article sur les deux vainqueurs ex
æquo de l’élection de Miss Pouffe Pays jurassien. Je finirais par
tout savoir. Pourquoi cette fierté de merde qu’elles cultivent à
coup de cambrures disgracieuses, gros derches trop moulés, et ça
tord ça tord, et les nichons qui pointent, les tartines de fond de
teint, épais traits noirs pour se niquer le regard, accentuer l’air
vorace toi tu me reluques pas plus de cinq secondes ou je t’arrache
les trous de nez.
Pierric Bailly - Polichinelle
La raison et l’imaginaire se livrent une guerre civile depuis
maintenant des siècles. Ils sont comme des enfants que la Vie
tient dans ses bras. Elle les regarde se battre avec les yeux
rougis d’une maman affligée. Ça lui fait mal. Chacun des coups
qu’ils échangent lui fait mal. Elle sait très bien qu’elle ne
brillera pas de tout son éclat avant qu’ils soient
réconciliés. L’imaginaire confit de superstitions a engendré
une raison orgueilleuse et sûre de son bon droit. Cette raison
étroite, à son tour, ne pouvait que faire basculer l’imaginaire
vers la nuit la plus noire. Cela continue sous nos yeux. Ils
serait vraiment temps que cette guerre civile cesse. Qui va
baisser les armes en premier? Qui agitera le drapeau blanc?
Personnellement, je tiens la vraie raison en grande estime, car
je la vois comme une force infinie. La raison des penseurs… des
scientifiques… Elle peut nous libérer. Elle a le pouvoir de
nous aider à accomplir nos rêves. Le jour où la raison sera
vraiment pragmatique, elle réclamera elle-même la prise en
compte de l’homme imaginaire. Sinon elle ne fait que jouer avec
des pièces tronquées en deux. -- Mais de son côté l’imaginaire
doit sortir de la Nuit et reprendre le large. Je ne vois que
cette solution. Un pas chacun. C’est comme ça qu’on arrête les
guerres.
Vincent Message - Les Veilleurs