Quitter tous les lieux. C’est ça, être trans. Est-ce que Lourdes, à la
fin, s’est vue elle-même comme un enfant ? Dans ce dernier instant,
quand le fléau a remporté la guerre, était-elle préparée pour
retrouver son enfance ? Pour mourir, on doit préparer la maison,
recevoir l’enfant que nous avons su être. Savoir lui demander pardon
pour toutes ces trahisons, pour tous ces mensonges, pour toutes ces
déceptions systématiques, pour la destination perdue, pour tant de
beauté négligée.
Camila Sosa Villada - Les Vilaines
Moi, je dis que peu à peu je suis devenue la femme que je suis
aujourd’hui par pure nécessité. Cette enfance de violence, avec un
père qui, à la moindre occasion, balançait sur nous ce qui lui tombait
sous la main, enlevait son ceinturon et donnait une correction,
devenait furieux et tapait sur tout ce qu’il trouvait près de lui :
femme, fils, objets, chien. Cet animal féroce, qui me hantaït, qui
était mon cauchemar : tout ça était trop horrible pour avoir envie
d’être un homme. Je ne pouvais pas être un homme dans ce monde-là.
Camila Sosa Villada - Les Vilaines
Une nuit suffit, une nuit et l’argent arrive dans nos mains, dans nos
sacs. Le lendemain, nous payons le loyer, nous satisfaisons notre
coquetterie. Rien qu’une nuit et nous pouvons être comme eux, les
filles prodigues peuvent aller faire des courses, régler des dettes,
elles font claquer les portes des magasins comme des bêtes de
consommation. Nous payons comptant. Nous ne pouvons plus avoir de
dettes. Nous vivons à l’écart, rien qu’un petit troupeau qui rôde dans
les marges du monde. Nous amassons de l’argent puis nous le leur
donnons, nous donnons notre argent à ceux qui, chaque nuit, nous
dévorent. Il se peut que ces banquets aient lieu grâce à notre
isolement. Ce que j'apprends très vite, c'est que nous sommes
nécessaires au désir, au désir interdit que les habitants de la terre
éprouvent à notre égard. Cela doit pourtant être interdit par un
châtiment éternel, car nous avons décidé de ne pas nous soumettre.
Pour nous punir, ils disent : vous ne serez pas désirées. Mais la vie
ne pourrait pas fonctionner sans nous, là, expulsées de
tout. L'économie s’effondrerait, l’existence sauvage dévorerait toutes
les normes si les putes ne donnaient pas de l’amour charnel. Sans les
prostituées, ce monde sombrerait dans la noirceur de l’univers.
Camila Sosa Villada - Les Vilaines
Le froid n’arrête pas la ronde des trans. Une fiole de
whisky passe de main en main, des papiers saupoudrés de cocaïne
passent successivement sous tous les nez, quelques-uns d’entre eux
sont énormes et naturels, d’autres, tout petits, ont été opérés. Ce
que la nature ne te donne pas, l’enfer te le prête. Là, dans ce parc
qui jouxte le centre-ville, le corps des trans emprunte à l’enfer la
substance de ses charmes.
Camila Sosa Villada - Les Vilaines

Voici mon billet mensuel répertoriant quelques unes de mes activités pendant ce mois de juin 2026 caniculaire, auquel
j’ai réussi à survivre, peut-être grâce à des lectures rafraîchissantes, voire glaçantes?
[lire la suite]
Je me rappelle qu’ayant raté le dernier bus menant du cimetière vers
le centre-ville, j'ai marché, poussée par le vent, sur la chaussée que
gagnait progressivement l’obscurité. Au bout d’un long moment, j'ai
réalisé que ma main droite reposait sur le côté gauche de ma
poitrine. Comme si mon cœur était fêlé. Comme si j'étais devenue
quelque chose qui ne pouvait se déplacer que de cette façon.
Han Kang -
Celui qui revient / Human Acts
Je n'ai pas oublié. Que tous ceux que je rencontre chaque jour sont
des êtres humains. Vous qui m'écoutez, vous en êtes aussi un. Moi
aussi, j'en suis un.
Tous les jours, je regarde les cicatrices sur ma main. Je caresse
l'endroit où on voyait l’os, les endroits qui pourrissaient en
suintant. Chaque fois que je vois un stylo-bille noir de la marque
Monami, je retiens mon souffle et j'attends. J'attends que le temps me
balaie comme de l’eau boueuse. Que la vraie mort me libère
complètement de ce sale souvenir de mort que je porte en moi jour et
nuit.
Je suis en train de lutter. Chaque jour, je lutte seul. Je lutte
contre la honte d’avoir survécu, d’être encore en vie. Je lutte contre
le fait que je suis un être humain. Je lutte contre l’idée que seule
la mort peut me libérer de tout cela. Et vous, vous qui êtes un être
humain comme moi, quelle réponse pouvez-vous me donner ?
Han Kang -
Celui qui revient / Human Acts
À une époque, tout le monde la trouvait mignonne. « Tu
es mignonne avec ton nez, tes yeux et ta bouche légèrement saillants,
tu as des cheveux comme ceux d’une danseuse africaine, tu n’auras
jamais besoin de te faire faire une permanente ! » Cependant, après
l'été de ses dix-neuf ans, plus personne ne lui avait tenu de tels
propos. À présent, elle en avait vingt-quatre et les gens voulaient
qu’elle soit adorable. Souhaitaient que ses joues soient rouges comme
une pomme, qu’une joie scintillante de vivre s’installe dans les
jolies fossettes de ses joues. Mais elle, ce qu’elle voulait, c'était
vieillir vite, Souhaitait que cette saleté de vie ne se prolonge pas
trop longtemps.
Han
Kang - Celui qui revient / Human Acts
Elle sait que dans ces moments-là, elle doit se séparer d’une partie
d’elle-même. Un fragment sa conscience se détache d’elle, tel un
morceau papier qu’on plie facilement suivant des tracés bien nets,
presque usés. Elle ouvre son sac sans se sentir humiliée. Il contient
entre autres un mouchoir, des chewing-gums au goût d’acacia, une
trousse, un tiré à part, de la vaseline pour les lèvres, un carnet et
un portefeuille.
Han Kang -
Celui qui revient / Human Acts