Vécu Mois d’Avril 2026
Inspiré par la nouvelle génération et ce que j’ai pu moi même déjà publier ici et là sur ce blog, je vais essayer de reprendre la routine de résumer chaque mois ce que j’ai lu, vu, et écouté.
Inspiré par la nouvelle génération et ce que j’ai pu moi même déjà publier ici et là sur ce blog, je vais essayer de reprendre la routine de résumer chaque mois ce que j’ai lu, vu, et écouté.
[…]quand, relevant la tête du lavabo, elle croise son regard dans le miroir - iris glacés sous les paupières gonflées, comme pochées par un coup, yeux Signoret, yeux Rampling, le rayon vert au ras des cils -, saisie alors de ne pas se reconnaître, comme si sa défiguration avait commencé, comme si elle était déjà une autre femme : un pan de sa vie, un pan massif, encore chaud, compact, se détache du présent pour chavirer dans un temps révolu, pour y chuter, et disparaître. Elle discerne des éboulements, des glissements de terrain, des failles qui sectionnent le sol sous ses pieds : quelque chose se referme, quelque chose se place désormais hors d'atteinte - un morceau de falaise se sépare du plateau et s'effondre dans la mer, une presqu'île lentement s'arrache du continent et dérive vers le large, solitaire, la porte d'une caverne merveilleuse est soudain obstruée par un rocher - ; le passé a soudain grossi d'un coup, ogre bâfreur de vie, et le présent n'est qu'un seuil ultramince, une ligne au-delà de laquelle il n'y a plus rien de connu. La sonnerie du téléphone a fendu la continuité du temps, et devant le miroir où se fixe son image, les mains cramponnées au lavabo, Marianne se pétrifie sous le choc.
Car c’est ainsi que les hommes naissent, vivent et disparaissent, en prenant avec les cieux de funestes engagements : leurs mains caressent et déchirent, rendent la peau si douce qu’on y plonge facilement des lances et des épées. Rien ne les effraie sinon leur propre mort, leurs doigts sont plus courts que ceux des grands singes, leurs ongles moins tranchants que ceux des petits chiens, pourtant ils avilissent bêtes et prairies, ils prennent les rivières, les arbres et les ruines du vieux monde. Ils prennent, oui, avec une avidité de nouveau-né et une violence de dieu malade, ils posent les yeux sur un carré d’ombre et, par ce regard, l’ombre leur appartient et le soleil leur doit sa lumière et sa chaleur. Ils se nourrissent des légendes qui font la terre ronde et trouée, le ciel bleu et fauve, ils construisent des villes géantes pour des vies minuscules et la haine de cette petitesse les pousse à toutes les grandeurs. En amour, ils ne comprennent rien aux secousses du cœur et du sexe, ils tentent de les apaiser, leurs forces sont fragiles, leurs corps mal préparés aux tempêtes des sentiments. Ils ont trouvé un langage pour tout dire ; avec ce trésor, ils s’épuisent à convaincre qu’ils sont les chefs, les puissants, les vainqueurs.
Qu’importe qu’ils violent des femmes, des enfants, des frères ou des inconnus, qu’importe qu’ils vident des océans et remplissent des charniers, tout est voué à finir dans un livre, un musée, une salle de classe, tout sera transformé en statue, en compétition, en documentaire. Alors, qu’importe qu’ils incendient des bibliothèques, des villages et des pays entiers, qu’ils martyrisent ceux qu’ils aiment, il faut pour vaincre tout brûler, et regarder les flammes monter au-dessus des forêts jusqu’à ce qu’elles forment sous l’orbe des nuages de grandes lettres illisibles. Qu’importe qu’ils passent sur cette terre plus vite qu’un arbre, une maison, une tortue ou un rivage, ils sont si beaux, avec leurs yeux pleins d’amour et leurs mains pleines de sang, ils sont si beaux, avec leurs corps comme des brindilles, ils se tiennent droit, ils imitent les falaises, ils se croient montagnes ou sommets, ils sont si beaux dans leur soif capable de tarir les sources les plus anciennes, ils sont si beaux dans la timidité du premier baiser, cela ne dure qu’une seconde mais après ils ne seront plus jamais grands. Oui, c’est ainsi que les hommes naissent, vivent et disparaissent.
Cécile Coulon - La langue des choses cachées
« Juste une chose à mettre au clair, dit-il une fois dans les tréfonds bourdonnants de la structure. Moi, je n’ai démarré aucune guerre. Vous vous trompez de bonhomme.
- Vous croyez qu’on a pris le mauvais dossier ? demanda la femme. Comment on saurait que vous avez bossé sur les machines pensantes ?
- Vous l’avez mal lu. Je n’ai jamais rien eu à voir avec la guerre ou l’armée.
- On sait ce que vous avez fait. Toutes ces années passées à construire une véritable intelligence artificielle conforme au test de Turing. Une machine pensante et consciente.
- Sauf que c’était une impasse.
- Il y a eu des retombées utiles, non ? Vous avez résolu le problème de la compréhension du langage. Vos systèmes ne se bornaient pas à reconnaître la parole, ils la comprenaient à un niveau qu’aucun ordinateur n’avait jamais atteint. Les métaphores, les comparaisons, les sarcasmes, les litotes, et jusqu’à l’implication par omission. Bien sûr, il y a eu toutes sortes d’applications dans le civil, mais ce n’est pas là que vous avez gagné vos milliards. » Elle lui décocha un regard acéré.
« J’ai créé un produit, dit Gaunt. Je l’ai simplement mis à la disposition de qui pouvait se le payer.
- Oui. Hélas, votre système s’est révélé l’idéal en matière de surveillance pour tous les despotes qui subsistaient sur la planète. Les états totalitaires les plus cinglés se sont tous jetés dessus. Vous n’aviez aucun scrupule à le leur vendre, pas vrai ? »
Un argument rodé surgit de son subconscient. « De toute l’histoire humaine, chaque outil de communication a été une épée à double tranchant. […] »