Rivière et verdure

Rivière coulant au milieu de la verdure

J’ai compris avec une lucidité frissonnante

Je crois que j’ai compris avec une lucidité frissonnante le jour où tu m'as pris dans tes bras, lorsque j'ai senti un désir jeune, ardent et non dissimulable dans ce geste.

Que le corps humain est une chose triste. Ce corps plein d’endroits creux, tendres, vulnérables. Les bras. Les aisselles. La poitrine. Le sexe. Ce corps qui est né pour embrasser, pour susciter l’envie de l’embrasser.

J'aurais dû répondre avec ardeur à ton étreinte au moins une fois avant que cette période passe.

Cela ne m'aurait pas nui.

Je n’en aurais pas été brisé, ni n’en serais mort.

Han Kang - Leçons de grec

Personne ne pouvait te comprendre sauf ceux qui avaient grandi dans les odeurs de pharmacie.

Tu m'affirmais.

Que personne ne pouvait te comprendre sauf ceux qui avaient grandi dans les odeurs de pharmacie.

Que la beauté devait nécessairement être quelque chose de puissant, une force vive.

Que vivre ne devait pas être supporter.

Que c'était un péché de rêver d’un autre monde que celui-ci.

Pour toi, la beauté était une rue grouillant de monde.

La station de tram calcinée par le soleil.

Le cœur qui bat très fort.

Les poumons qui se gonflent.

Les lèvres encore chaudes.

Les frotter fort contre celles de quelqu'un d’autre.

Han Kang - Leçons de grec

Il n’y a pas de monde de l’autre côté du rêve

Au moment où je réalise que je m'étais endormi alors que je rêvais les yeux ouverts, je ne ressens aucune douleur. Ni un sentiment de perte, ni de la résignation. Je ne fais que tourner le dos à ce songe, sans hésitation, pendant que le sommeil quitte mon corps. Ouvrant enfin les yeux, je me contente de fixer le plafond et les objets dont les contours se sont effondrés. Je ne fais que constater calmement qu'il n’y a pas de monde de l’autre côté du rêve d’où je pourrais m’échapper encore une fois.

Han Kang - Leçons de grec

Un amoureux aussi stupide

Pourquoi étais-Je pour vous un amoureux aussi stupide ? Mon amour pour vous ne l'était pas, mais comme je l’étais, ma stupidité l’apeut-être rendu stupide ? Je n'étais pas stupide à ce point, mais la nature stupide de l’amour a peut-être réveillé ma stupidité pour finir par tout détruire ?

Han Kang - Leçons de grec

Un silence froid et dilué

Ce silence revenu au bout de vingt ans n’est ni tiède, ni dense, ni serein comme autrefois. Alors qu’il avait ressemblé à celui qui précède une naissance, il évoque à présent l’après-mort. Naguère, elle était sous l’eau à regarder l’univers extérieur qui ondoyait, elle est à présent devenue un ectoplasme qui rampe sur les surfaces dures des murs et du sol et de là observe le monde contenu dans un immense bassin. Elle entend et lit de manière distincte tous les mots mais aucun son ne sort de sa bouche. C’est un silence froid et dilué, comme une ombre ayant perdu son corps, comme le tronc creux d‘un arbre mort, comme l’espace obscur entre deux planètes.

Han Kang - Leçons de grec

Vécu Mois de Mai 2026

Tunnel dans la terre

Voici mon billet mensuel répertoriant quelques unes de mes activités du mois dernier, mai 2026. En résumé: des classiques, des futurs classiques, et beaucoup d’œuvres commentées par pair dans le post de ce mois.

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Arbres vers un ciel invisible

Photo d’arbres se dressant vers un ciel qu’on ne voit pas

On a cessé d’avoir peur du danger

- Il faut voir plus loin que les apparences. Prends les boîtes de nuit. On n’y pense pas, mais ce sont des temples de la civilité. Il y a un peu de grabuge, parfois de l’agressivité, c’est vrai, mais ça reste minime par rapport à ce qui pourrait arriver. Imagine, il peut y avoir 500 personnes qui boivent de l’alcool et qui dansent, sur une musique tellement forte que le système nerveux d’un homme né il y a 300 ans aurait envoyé une décharge d’adrénaline provoquant la fuite la plus rapide dont son corps soit capable. Une musique tellement forte que dans le cas d’un homme né il y a 3000 ans, son cerveau aurait eu besoin d’inventer qu’un dieu est responsable du vacarme, qu’il faut lui sacrifier je sais pas quoi, et prier pour le supplier de stopper la musique. Nous, rien de ça. On trouve ça banal.

[…]

Et ensuite, continuait Raphaëlle, ces 500 personnes elles sont venues en groupe de quoi, peut-être deux, quatre, maximum dix, donc les autres personnes qui remplissent la boîte de nuit sont des étrangers. Les gens dansent et se laissent aller à boire, ils se rendent volontairement vulnérables, ils affaiblissent leur vigilance par l’alcool, ça parmi des centaines d’étrangers. Alors qu’il n’y a pas si longtemps, l’être humain supportait seulement quelques étrangers à la fois, et encore avec méfiance. Les gens vivaient en communautés restreintes, ils se connaissaient tous entre eux. Chaque étranger était suspect, Mais dans notre boîte de nuit hypothétique, ces 500 personnes font confiance à des centaines d’étrangers. En plus, ils le font dans la pénombre, même si le noir a été pendant des milliers d’années une de nos plus grandes menaces.

- Et la beauté de la chose, dans cette boite de nuit qui devrait être extrêmement anxiogène, qui devrait détraquer le système nerveux et faire perdre les pédales, il y a quoi, une trentaine de personnes dont le travail est de de superviser la foule ? Tu imagines, 30 personnes pour contrôler cette foule de 500 êtres humaimsm, en majorité ivres, plongés dans la pénombre, dans un bruit tonitruant et et au milieu d’étrangers. Et après ça, il y a des gens disent qu’on serait en train de régresser vers l’ animalité. C’est le contraire. On s’en éloigne à toute vitesse. On a cessé d’avoir peur du danger.

La trajectoire des confettis - Marie-Èves Thuot

Ce n'est pas comme ça qu'il faut dire

Toutes les trois, elles savent : ce n'est pas comme ça qu'il faut dire, je n’ai pas été. Je ne me suis pas fait. Ce n'est pas mon état. Ce n’est pas un statut. Ce n’est pas le résultat d’une suite d’opérations compliquées et illisibles. C'est une action simple. Exercée sur moi par un autre. Ce n'est pas personne ; c'est quelqu'un qui a fait, Il ne faut pas dire ça. Ce n’est pas possible.

Une femme se fait belle, si tu veux.

Une femme se fait avorter, d'accord.

Mais une femme ne se fait pas violer.

Ça ne peut pas être la même phrase, la même structure, les mêmes modalisateurs de l’action, comme dirait Tass en cours de français. Non, ça ne peut pas. Une femme ne peut pas être le sujet de ces trois phrases. Ces trois phrases ne sont pas les mêmes.

Un homme viole une femme. Des hommes violent des femmes. Très souvent. Il y a des hommes qui violent des femmes. Ils ont des corps, des visages et des noms. On ne peut pas accepter qu’ils disparaissent de la phrase. Que le viol reste suspendu derrière eux, après leur passage, mais personne pour l'avoir commis.

Un homme viole une femme. Un homme viole une femme. C’est comme ça qu'il faut dire. Mais ce n’est pas ce que dit le gendarme, ce n’est pas ce qu’il dit qu’elle a dit.

Alice Zeniter - Frapper l’épopée