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Quand mes yeux se posaient sur sa silhouette vautrée dans le canapé, j'avais l’impression de vivre avec un nouveau spécimen d’être vivant, pour qui ne pas se prélasser aurait été fatal. Lorsque je lui avais parlé de Sansho qui urinait partout, il avait pris dans ses bras Zoromi qui se trouvait à ses côtés et lui avait répété avec insistance: «Zoromi! Tu n’as pas intérêt à m'enquiquiner comme ça. C’est compris ?» Comment pouvait-il se sentir aussi autorisé à ne rien faire? Je lui aurais bien posé la question, mais J'étais certaine que même répondre à cela aurait fatigué ce spécimen. Aurais-je donc, sans le savoir, épousé autre chose qu’un être humain?

Yukiko Motoya - Mariage contre nature

Mais peu importe ce que je suis, ou ce que je suis devenue depuis, je sais maintenant que l’insaisissabilité n’est pas tout. Je sais maintenant que l’art savant de la dérobade a ses propres limites, ses façons d’inhiber certaines formes de plaisir ou de bonheur. Le plaisir de maintenir. Le plaisir de l’insistance, de la persistance. Le plaisir de l’obligation, le plaisir de la dépendance. Les plaisirs de la dévotion ordinaire. Le plaisir de reconnaître que l’on doit peut-être retraverser les mêmes révélations, prendre les mêmes notes dans la marge, retourner aux mêmes thèmes dans son travail, réapprendre les mêmes vérités émotionnelles, écrire le même livre encore et encore, pas parce qu’on est stupide ou obstinée ou incapable de changement, mais parce que de tels retours composent une vie.

Maggie Nelson - Les Argonautes

Ces misérables esclaves des rouages et des registres se mirent à se féliciter d’être les Vainqueurs de la Nature. Vainqueurs de la Nature, vraiment! En fait, bien entendu, ils avaient simplement renversé l’équilibre de la Nature et étaient sur le point d’en subir les conséquences. Songez donc à quoi ils se sont occupés au cours du siécle et demi qui a précédé la Chose. À polluer les rivières, à tuer tous les animaux sauvages, au point de les faire disparaître, à détruire les forêts, à délaver la couche superficielle du sol et à la déverser dans la mer, à consumer un océan de pétrole, à gaspiller les minéraux qu’il avait fallu la totalité des époques géologiques pour déposer. Une orgie d’imbécillité criminelle. Et ils ont appelé cela le Progrès.

Aldous Huxley - Temps futurs

L’amour chasse la peur, mais réciproquement la peur chasse l’amour. Et non seulement l’amour. La peur chasse aussi l’intelligence, chasse la bonté, chasse toute idée de beauté et de vérité. Ce qui reste, c’est le désespoir muet ou laborieusement blagueur de quelqu’un qui a conscience de la Présence hideuse dans l’angle de la pièce et qui sait que la porte est fermée à clef, qu’il n’y a pas de fenêtres. Et voici que la chose s’abat sur lui. Il sent une main sur sa manche, subodore une haleine puante, tandis que l’assistant du bourreau se penche presque amoureusement vers lui. «C’est ton tour, frère. Aie donc l’amabilité de venir par ici.» Et en un instant sa terreur silencieuse est transmuée en une folie aussi violente qu’elle est futile. II n’y a plus là un homme parmi ses semblables, il n’y a plus un être raisonnable, parlant d’une voix articulée à d’autres êtres raisonnables; il n’y a plus qu’un animal lacéré, hurlant et se débattant dans le piège. Car, en fin de compte, la peur chasse méme l’humanité de l’homme. Et la peur, mes bons amis, la peur est la base et le fondement de la vie moderne. La peur de la technologie tant prônée, qui, si elle élève notre niveau de vie, accroit la probabilité de mort violente. La peur de la science, qui enlève d’une main plus encore qu’elle ne donne avec une telle profusion de l’autre. La peur des institutions dont le caractère mortel est démontrable et pour lesquelles, dans notre loyalisme suicidaire, nous sommes prèts à tuer et à mourir. La peur des Grands Hommes que, par acclamation populaire, nous avons élevés a un pouvoir qu’ils utilisent, inévitablement, pour nous assassiner et nous réduire en esclavage. La peur de la Guerre dont nous ne voulons pas et que nous faisons cependant tout notre possible pour déclencher.

Aldous Huxley - Temps futurs