Rivière et verdure

Rivière coulant au milieu de la verdure

Comme si mon cœur était fêlé

Je me rappelle qu’ayant raté le dernier bus menant du cimetière vers le centre-ville, j'ai marché, poussée par le vent, sur la chaussée que gagnait progressivement l’obscurité. Au bout d’un long moment, j'ai réalisé que ma main droite reposait sur le côté gauche de ma poitrine. Comme si mon cœur était fêlé. Comme si j'étais devenue quelque chose qui ne pouvait se déplacer que de cette façon.

Han Kang - Celui qui revient / Human Acts

Contre le fait que je suis un être humain

Je n'ai pas oublié. Que tous ceux que je rencontre chaque jour sont des êtres humains. Vous qui m'écoutez, vous en êtes aussi un. Moi aussi, j'en suis un.

Tous les jours, je regarde les cicatrices sur ma main. Je caresse l'endroit où on voyait l’os, les endroits qui pourrissaient en suintant. Chaque fois que je vois un stylo-bille noir de la marque Monami, je retiens mon souffle et j'attends. J'attends que le temps me balaie comme de l’eau boueuse. Que la vraie mort me libère complètement de ce sale souvenir de mort que je porte en moi jour et nuit.

Je suis en train de lutter. Chaque jour, je lutte seul. Je lutte contre la honte d’avoir survécu, d’être encore en vie. Je lutte contre le fait que je suis un être humain. Je lutte contre l’idée que seule la mort peut me libérer de tout cela. Et vous, vous qui êtes un être humain comme moi, quelle réponse pouvez-vous me donner ?

Han Kang - Celui qui revient / Human Acts

Que cette saleté de vie ne se prolonge pas

À une époque, tout le monde la trouvait mignonne. « Tu es mignonne avec ton nez, tes yeux et ta bouche légèrement saillants, tu as des cheveux comme ceux d’une danseuse africaine, tu n’auras jamais besoin de te faire faire une permanente ! » Cependant, après l'été de ses dix-neuf ans, plus personne ne lui avait tenu de tels propos. À présent, elle en avait vingt-quatre et les gens voulaient qu’elle soit adorable. Souhaitaient que ses joues soient rouges comme une pomme, qu’une joie scintillante de vivre s’installe dans les jolies fossettes de ses joues. Mais elle, ce qu’elle voulait, c'était vieillir vite, Souhaitait que cette saleté de vie ne se prolonge pas trop longtemps.

Han Kang - Celui qui revient / Human Acts

Se séparer d’une partie d’elle-même

Elle sait que dans ces moments-là, elle doit se séparer d’une partie d’elle-même. Un fragment sa conscience se détache d’elle, tel un morceau papier qu’on plie facilement suivant des tracés bien nets, presque usés. Elle ouvre son sac sans se sentir humiliée. Il contient entre autres un mouchoir, des chewing-gums au goût d’acacia, une trousse, un tiré à part, de la vaseline pour les lèvres, un carnet et un portefeuille.

Han Kang - Celui qui revient / Human Acts

J’ai compris avec une lucidité frissonnante

Je crois que j’ai compris avec une lucidité frissonnante le jour où tu m'as pris dans tes bras, lorsque j'ai senti un désir jeune, ardent et non dissimulable dans ce geste.

Que le corps humain est une chose triste. Ce corps plein d’endroits creux, tendres, vulnérables. Les bras. Les aisselles. La poitrine. Le sexe. Ce corps qui est né pour embrasser, pour susciter l’envie de l’embrasser.

J'aurais dû répondre avec ardeur à ton étreinte au moins une fois avant que cette période passe.

Cela ne m'aurait pas nui.

Je n’en aurais pas été brisé, ni n’en serais mort.

Han Kang - Leçons de grec

Personne ne pouvait te comprendre sauf ceux qui avaient grandi dans les odeurs de pharmacie.

Tu m'affirmais.

Que personne ne pouvait te comprendre sauf ceux qui avaient grandi dans les odeurs de pharmacie.

Que la beauté devait nécessairement être quelque chose de puissant, une force vive.

Que vivre ne devait pas être supporter.

Que c'était un péché de rêver d’un autre monde que celui-ci.

Pour toi, la beauté était une rue grouillant de monde.

La station de tram calcinée par le soleil.

Le cœur qui bat très fort.

Les poumons qui se gonflent.

Les lèvres encore chaudes.

Les frotter fort contre celles de quelqu'un d’autre.

Han Kang - Leçons de grec

Il n’y a pas de monde de l’autre côté du rêve

Au moment où je réalise que je m'étais endormi alors que je rêvais les yeux ouverts, je ne ressens aucune douleur. Ni un sentiment de perte, ni de la résignation. Je ne fais que tourner le dos à ce songe, sans hésitation, pendant que le sommeil quitte mon corps. Ouvrant enfin les yeux, je me contente de fixer le plafond et les objets dont les contours se sont effondrés. Je ne fais que constater calmement qu'il n’y a pas de monde de l’autre côté du rêve d’où je pourrais m’échapper encore une fois.

Han Kang - Leçons de grec

Un amoureux aussi stupide

Pourquoi étais-Je pour vous un amoureux aussi stupide ? Mon amour pour vous ne l'était pas, mais comme je l’étais, ma stupidité l’apeut-être rendu stupide ? Je n'étais pas stupide à ce point, mais la nature stupide de l’amour a peut-être réveillé ma stupidité pour finir par tout détruire ?

Han Kang - Leçons de grec

Un silence froid et dilué

Ce silence revenu au bout de vingt ans n’est ni tiède, ni dense, ni serein comme autrefois. Alors qu’il avait ressemblé à celui qui précède une naissance, il évoque à présent l’après-mort. Naguère, elle était sous l’eau à regarder l’univers extérieur qui ondoyait, elle est à présent devenue un ectoplasme qui rampe sur les surfaces dures des murs et du sol et de là observe le monde contenu dans un immense bassin. Elle entend et lit de manière distincte tous les mots mais aucun son ne sort de sa bouche. C’est un silence froid et dilué, comme une ombre ayant perdu son corps, comme le tronc creux d‘un arbre mort, comme l’espace obscur entre deux planètes.

Han Kang - Leçons de grec