Les situations historiques toujours nouvelles dévoilent les possibilités
constantes de l’homme et nous permettent de les dénommer. Ainsi, le mot
collaboration a conquis pendant la guerre contre le nazisme un sens
nouveau : être volontairement au service d’un pouvoir immonde. Notion
fondamentale ! Comment l’humanité a-t-elle pu s’en passer jusqu’en
1944 ? Le mot une fois trouvé, on se rend compte de plus en plus que
l’activité de l’homme a le caractère d’une collaboration. Tous ceux qui
exaltent le vacarme mass-médiatique, le sourire imbécile de la publicité,
l’oubli de la nature, l’indiscrétion élevée au rang de vertu, il faut les
appeler : collabos du moderne.
Milan
Kundera - Soixante treize mots dans l’Art du roman
J’entends le froissement de ses bas lorsqu’elle se retourne, puis repart sur
la pelouse et dans le vent, les bras écartés du corps, marchant sur la pointe
des pieds pour éviter que ses talons ne s’enfoncent dans la terre détrempée.
Elle ne se retourne pas - elle ne doit pas le faire - et disparaît rapidement
dans la maison. [...] Je reste quelques instants assis à l’endroit où je suis
tombé, près de ma voiture, les yeux levés vers les nuages qui se déchirent, en
essayant d’arrêter le manège vertigineux du monde. Tout m’a paru attrayant et
prometteur, mais je me demande maintenant si la vie ne m’est pas passé sur le
corps comme un énorme semi-remorque, avant de m’abandonner , écrasé, au bord de
la route.
Richard
Ford - Un week-end dans le Michigan
D’où vient le mot Flic ? Il vient du claquement de la cravache et du
fouet, et par extension il est donné à celui qui use de la cravache et du
fouet, c’est à dire qui use de la force sans qu’il ait à en répondre devant qui
ce soit, celui qui jouit, en un mot, d’impunité.
Roberto
Bolanõ - Le policier des souris dans Le Gaucho
Insupportable
Des choses sont là, à portée de main, dont j’ignore tout mais que j’aimerais
peut-être, et qui m’attendent sans doute. Même si je me trompe. Le plaisir
violent d’une nouvelle arrivée. Une belle lumière dans un restaurant qui vous
plaît particulièrement. Un chauffeur de taxi qui a une vie intéressante à
raconter. La voix fortuite et chantante d’une inconnue, que vous pouvez écouter
dans un bar où vous entrez pour la première fois, à une heure où vous auriez
normalement été seul. Tout cela vous attend. Qu’espérer de mieux ? De plus
mystérieux ? De plus désirable ? Rien. Strictement rien.
Richard
Ford - Un week-end dans le Michigan
Ils se droguaient avec toutes sortes de belles idées qu’ils se faisaient
d’eux-mêmes et de leur talent, des hommes et de leur puissance, de ce qu’ils
appelaient leur civilisation, leurs maisons de la culture, avec le matériel des
surplus américains qui couvrait déjà toute la terre et qu’ils envoyaient
maintenant tourner autour de la lune, à la recherche d’endroits toujours
nouveaux où ils pourraient déverser leurs ordures.
Romain
Gary. Les mangeurs d’étoiles
Les Simbas mangeaient leurs prisonniers blancs et noirs après les avoir
torturés. Les Allemands les transformaient en savon. La différence entre les
Simbas barbares et les Allemands civilisés était tout entière dans ce savon. Ce
besoin de propreté, c’est la culture.
Romain
Gary. Les mangeurs d’étoiles
- Faut que tu sortes de l’enfance, dit-elle enfin. C’est tout. Mon petit
gars pas verni, mon petit gars à moi, il ne t’est jamais venu à l’idée que nous
aussi, on fait notre numéro? On est plus vieilles que vous, on a vécu à
l’intérieur de vous, autrefois: la cinquième côte, la plus proche du coeur.
Nous avons su tout ce qu’il y avait à savoir, à ce moment là. Depuis, ça a été
notre jeu de nourrir ce coeur, que tous vous croyez creux, alors que nous, on
sait qu’il n’en est rien. Et en plus vous vivez en nous pendant neuf mois, et
chaque fois aussi que vous avez envie de retourner d’où vous venez.
Thomas
Pynchon, V.
Le bonheur à deux exige une qualité très rare d’ignorance, d’incompréhension
réciproque, pour que l’image merveilleuse que chacun avait inventée de l’autre
demeure intacte, comme aux premiers instants.
Romain
Gary - Charge d’âme
Il n’avait plus, comme autrefois, de ces mots si doux qui la faisait
pleurer, ni des ces véhémentes caresses qui la rendaient folle; si bien que
leur grand amour, où elle vivait plongée, parut se diminuer sous elle,
comme l’eau d’une fleuve qui s’absorberait dans son lit, et elle
aperçut la vase.
Flaubert - Madame Bovary
Non, rien à faire, je ne m’y fais pas. Ce que je fais n’a aucun sens. Je
découvre un bon restaurant, je le présente à tout le monde dans un magazine.
Allez à tel endroit, choisissez tel plat. Mais faudrait-il que les gens se
déplacent exprès pour ça? Ils n’ont qu’à goûter eux même et choisir ce qui leur
plaît. Non? Pourquoi faut-il dire aux gens ce qu’ils doivent manger? Pourquoi
faut-il leur apprendre même la façon de lire un menu et de choisir leur plat?
Et en plus, dès qu’un restaurant est rendu célèbre par un article dans les
journaux, la qualité de la cuisine et du service se met à baisser. C’est le cas
pour neuf établissements sur dix. L’équilibre de l’offre et de la demande est
détruit. À cause de gens comme moi. On découvre quelque chose et après on le
détruit systématiquement. On trouve quelque chose d’immaculé et on le rend
plein de tâches. Les gens appellent ça de l’information. On passe au peigne fin
tous les espace de la vie et de l’intimité des gens, et on appelle ça le
raffinement de l’information. Ce genre de choses me dégoûte au plus haut point,
alors que je le fais moi même.
Haruki
Murakami - Danse, danse, danse