En certaines occasions, assis aux terrasses ou autour d’une table cabaret
sombre, le trio s’installait sans aucune raison dans un silence obstiné. Ils
paraissaient soudain se pétrifier, oublier le temps et se tourner totalement
vers l’intérieur, comme s’ils quittaient l’abîme de la vie quotidienne, l’abîme
des gens, l’abîme de la conversation et décidaient de se pencher sur une région
qu’on aurait dit lacustre, une région d’un romantisme tardif, où les frontières
étaient chronométrées de crépuscule à crépuscule, dix, quinze, vingt minutes
qui duraient une éternité, comme les minutes des condamnés à mort, comme les
minutes des parturientes condamnés à mort qui comprennent que plus de temps
n’est pas plus d’éternité et cependant désirent de toute leurs âmes plus de
temps, et ces vagissements étaient les oiseaux qui traversaient de temps en
temps et avec quelle sérénité le double paysage lacustre, pareils à des
excroissances luxueuses ou des battements de coeur. Puis, bien sûr, ils
revenaient du silence endoloris de crampe et se remettaient à parler
d’inventions, de femmes, de philologie finnoise, de la construction de routes
dans la géographie du Reich.
Roberto
Bolanõ - 2666
Ce soir-là, pendant qu’il travaillait à l’entrée du bar, il se mit à
percevoir dans un temps à deux vitesses, le premier était très lent, et gens et
objets se déplaçaient dans ce temps de manière imperceptible, l’autre était
très rapide et tout, y compris les choses inertes, étincelait de vitesse. Le
premier temps s’appelait Paradis, le second Enfer, et la seule chose
qu’Archimboldi désirait était de ne jamais vivre dans aucun des deux.
Roberto
Bolanõ - 2666
En 1920, Hans Reiter naquit. Il n'avait pas l'air d'un enfant mais d'une
algue. [...] Il n'aimait pas la terre et encore moins les forêts. Il n'aimait
pas non plus la mer ou ce que le commun des mortels appelle la mer, et qui en
réalité est seulement la superficie de la mer, les vagues hérissées par le vent
qui peu à peu se sont transformées en une métaphore de défaite et de folie. Ce
qu'il aimait, c'était le fond de la mer, cette autre terre, pleine de plaines
qui n'étaient pas des plaines, de vallées qui n'étaient pas des vallées, et de
précipices qui n'étaient pas des précipices.
Roberto
Bolanõ - 2666
Pour elle, et peut-être pour de nombreuses autres personnes de sa
génération, il semblait que l'avenir serait pire que le présent, que la
"stabilité" était une chimère, et par conséquent que la bonne façon de vivre
consistait à travailler correctement et discrètement, pour un salaire décent,
sans pour autant renoncer aux fonds de retraite, en dépensant autant que faire
se peut cette rénumération dans des sorties au cinéma, des restaurants, des
vêtements "fun", de beaux meubles, une belle vue, et d'autres gâteries de ce
genre. (Je ne veux pas être inspirée par le douleur, dit-elle à son amie Heidi.
Je veux être inspirée par l'amour.) Si l'assiduité au travail de John
signifiait peu pour elle, il en allait de même pour les quêtes intellectuelles
ou spirituelles en tout genre. Ces dernières ne lui paraissaient pas
accessibles, seulement sans intérêt. Les biens et les loisirs décoraient sa
vie, et elle vivait en attendant la mort, ni heureuse, ni triste. Les sociétés
de carte de crédit, les courtiers en prêts hypothécaires, les démarcheurs
téléphoniques et les agences de voyage la sollicitaient continuellement. Elle
ne les appréciait guère, mais ils satisfaisaient partiellement son désir
inquiet d'être reconnue. De temps en temps, elle se servait de sa carte de
crédit pou acheter des choses qu'elle ne pouvait pas vraiment se payer, et
pendant le premier ou même le deuxième paiement la satisfaction qu'elle
expérimentait était quasi sexuelle. Tous ceux qu'elle connaissait vivaient de
façon semblable.
William T. Vollmann - La
Famille Royale
Après avoir jeté un regard vers le dernier balcon, Mays conclut que la
plupart des gens se rendaient au théâtre parce que cette activité satisfait à
toutes les exigences de ce qu'en de lointaines époques on appelait des
«hobbies»: elle était coûteuse, ne produisait rien d'utile, et permettait de
tuer le temps. Le problème de la survie ne tenait plus à la dureté de
l'existence, à sa brutalité et à sa brièveté. Aujourd'hui, la difficulté venait
de ce que la vie était confortable, sinistre et longue.
Richard Powers , Trois fermiers s'en vont au bal
— La troisième dimension de la vitesse est la plus imperceptible. On la
trouve rarement incarnée. Tu es à mes yeux, Caracole, l'un des seuls êtres
vivants que j'ai rencontrés qui la donne à voir — par instants, sur quelques
éclats, quelques flèches. J'appelle cette vitesse le vif. Elle est
adossée, secrètement, à la mort active en chacun, elle la conjure et la
distance. Le vif n'est pas relatif à un espace ou une durée. Il
n'opère pas un pli ou une déchirure dans un tissu préexistant comme l'opère le
mouvement. Il est le surgissement absolu. Il amène, dans un vent, dans une vie,
dans une pensée, le plus petit écart. Un minuscule apport, à peine un
grain, et tout explose... Il faut comprendre que le Mû n'est rupture
qu'en apparence, rupture pour une perception humaine, forcément limitée. En
toute rigueur il demeure une transformation continue.
— Le vif c'est autre chose?
— Le vif c'est ce qui t'a fait, c'est l'étoffe dont sont tissées tes
chaires, Caracole. C'est la différence pure. L'irruption. La frasque.
Quand le vif jaillit, quelque chose, enfin, se passe—
Alain
Damasio, La
Horde du Contrevent,
Les conflits ethnico-religieux sont une forme de lutte induite par le
capitalisme mondial: à notre époque postpolitique, lorsque la politique est
progressivement remplacée par l'administration sociale et le gouvernement des
experts, la seule source légitime des conflits est la tension culturelle
(ethnique, religieuse). Le regain actuel de la violence irrationnelle est dans
le droit fil de la dépolitisation de nos sociétés, de la disparition de la
dimension proprement politique, de sa transposition dans les différents niveaux
de l'administration des affaires sociales : le phénomène de la violence
est traité en termes d'intérêts sociaux, etc. Le reste, intraitable, ne peut
nécessairement nous apparaître que comme irrationnelle... Le renversement
adéquat, dialectique et hégélien, est ici crucial: ce qui nous apparaît en
premier lieu comme une multitude de survivances du passé devant être
progressivement dépassées grâce au développement de l'ordre libéral,
multiculturel et libéral, est tout à coup perçu, en un éclair, comme le mode
même d'existence de cet ordre libéral.
Slavoj
Žižek, Bienvenue dans le désert du réel
On pourrait se risquer à déclarer que le mode libéral prédominant de la
subjectivité aujourd'hui se dit homo sucker: dans sa tentative
perpétuelle d'exploiter et d'instrumentaliser autrui, homo sucker
finit par devenir lui même l'ultime zozo. Lorsque nous pensons nous amuser de
l'idéologie actuelle, nous ne faisons que renforcer l'emprise qu'elle a sur
nous.
Slavoj
Žižek, Bienvenue dans le désert du réel
Le plus ennuyeux, en matière de politique, est que chacun des participants
croit qu'il est le seul à avoir lu son sun tzu et machiavel. Résultat, vous y
croisez cent milles connards qui nomment «tactite» leur sauvagerie, «influence»
le goût des autres pour leur argent, «efficacité» leur absence de vue à long
terme, «réalisme» leur manque de conviction, et «victoire» les bourdes du camp
d'en face. Le pire, c'est que tous ces abrutis osent donner le nom de «vie de
la cité» à ce qui n'est qu'un sport sanglant.
C'était un dernier extrait du Goût de
l'Immortalité avant de ranger ce livre dans ma bibliothèque. Ensuite
j'essaierai d'écrire plusieurs billets sur Les
Netocrates, un autre livre d'anticipation, un peu moins noir, et sous la
forme d'un essai.
Shi est le seul protagoniste de cette pitoyable histoire à avoir vraiment
choisi. Je veux dire: effectué des choix, à rebrousse-poil du destin qui
voulait lui imposer des catastrophes. À plusieurs reprises, je l'ai vu tout
brûler sous ses pas pour sauver ce à quoi il avait décidé de tenir. Il a tout
donné à une science, tour perdu pour un ami et tout risqué pour une femme. Bien
sûr, encore plus que d'une grande âme, ce genre d'attitude procède d'une grande
chance. La première chance de shi résidait dans sa capacité innée à vouloir.
Vouloir n'est pas donné à tout le monde. Il faut naître avec des yeux qui voit
clair, un cerveau qui décide vite et des bras assez puissant pour agir. Par
là-dessus, il faut suffisamment de talent pour que ce que vous voulez, que ce
soit une femme, une amitié ou une science, veuille de vous. Et il faut encore
la dose suffisante d'orgueil pour estimer que cette science, cette amitié ou
cette femme vaut la peine qu'on se donne puisqu'elle est choisie par vous.
L'ensemble de ces qualités fait de shi une espèce peu commune. Vous comprenez
maintenant pourquoi je n'ai pas donné à cet homme le rôle principal de mon
histoire: trop de perfection fatigue. Le souvenir de shi a toujours été pour
moi un bon remède contre la tentation du suicide ou du meurtre de masse. On
peut estimer que l'humanité n'a pas tout raté, puisqu'elle réussit de temps en
temps des créatures comme lui.
Catherine Dufour -
Le goût
de l'immortalité