J'avais trente ans

J'avais trente ans. Devant moi s’ouvrait la route d’une nouvelle décennie, solennelle et inquiétante. ll était sept heures quand nous montâmes à côté de lui dans le coupé et partimes pour Long Island. Tom ne cessait de parler, exultant, hilare, mais sa voix nous paraissait à Jordan et à moi, aussi lointaine que les clameurs des inconnus sur les trottoirs ou le tumulte du métro aérien au-dessus de nos têtes. L’empathie humaine a des limites et nous nous réjouissions de voir leurs discussions tragiques s’évanouir en méme temps que les lumières de la ville derrière nous. Trente ans: la promesse d’une décennie de solitude; de moins en moins d'amis célibataires, de moins en moins d’enthousiasme en réserve, de moins en moins de cheveux. Mais j'avais Jordan à mes côtés, Jordan qui, contrairement à Daisy, était trop raisonnable pour s’encombrer, une fois adulte, de rêves de jeunesse morts et enterrés. Lorsque la voiture s’engagea sous le pont obscur, son visage pâle et las se posa sur mon épaule et le choc épouvantable de la trentaine s’estompa avec la pression rassurante de sa main sur la mienne. Et nous roulâmes ainsi vers la mort, da la fraicheur du crépuscule.

Francis Scott Fitzgerald - Gatsby le Magnifique

Un sourire complice

Il m’adressa un sourire complice — bien plus que complice. Un de ces sourires rares, source d’éternel réconfort, comme on n’en rencontre que quatre ou cinq fois dans sa vie. Un sourire qui défiait — ou semblait défier — brièvement le monde entier, puis se focalisait sur vous comme s’il vous accordait un préjugé irrésistiblement favorable. Qui vous comprenait, dans là mesure exacte où vous souhaitiez être compris. Qui croyait en vous comme vous auriez voulu croire en vous-même. Qui vous assurait que vous lui faisiez présisément l'impression que, dans le meilleur des cas, vous espériez produire, À cet instant précis, ce sourire s'évanouit — et je n’eus plus en face de moi qu'un voyou, élégant, jeune, trente et un ou trente-deux ans, dont la diction cérémonieuse et alambiquée frisait de peu le ridicule.

Francis Scott Fitzgerald - Gatsby le Magnifique

L'humanité dont il ne se souciait pas

C'était un visage d'homme de loi, la figure de l’homme totalement convaincu de la puissance des mots, comme d’un principe qui valait la peine qu'on meure pour eux, si c'était nécessaire. Mille ans plus tôt, c'eût été la figure d'un moine, d'un militant fanatique, qui aurait tourné son dos intransigeant au monde, avec une joie réelle, et serait allé dans le désert passer le reste de ses jours et de ses nuits, dans le calme, sans douter un instant de lui-même; se battant non pas pour sauver l'humanité, dont il ne se souciait pas, pour les souffrances de laquelle il n'avait que mépris, mais contre ses propres appétits naturels, sauvages, insatiables.

William_Faulkner - Le Hameau

Des soucis et des ennuis inutiles

En fait, dès que cette idée lui vint, il lui sernbla qu’il sentait le Mink Snopes qui avait dû passer une si grande partie de sa vie à avoir des soucis et des ennuis inutiles commencer à ramper, à s’infiltrer, à couler tranquillement comme le sommeil ; il pouvait presque l’observer, en suivant tous les petits brins d’herbes et les minuscules racines, les petits trous que faisaient les vers, en pénétrant dans la terre déjà pleine de gens qui avaient eu leurs soucis et étaient libres maintenant, de sorte que c’était le sol et la terre maintenant qui avaient les ennuis, les soucis et l’angoisse avec les passions, les espoirs et les craintes, la justice et l’injustice, et les chagrins, et que les gens eux étaient bien tranquilles maintenant, tous mélangés, pêle-mêle, sans inquiétude et personne pour savoir ou se soucier de savoir désormais qui ils sont, lui-même parmi eux l’égal de tous, aussi bon que n’importe qui, aussi brave que n’importe qui, inextricable, anonyme parmi eux tous : les beaux, les splendides, les orgueilleux, les braves jusqu’au faîte même, parmi les fantômes et les rêves étincelants, bornes milliaires de la longue histoire humaine : Hélène et les évêques, les rois et les anges apatrides, les séraphins méprisants et damnés.

William Faulkner - Le domaine

Pelisse de pierre

Ce fut un automne sinistre, peut-être le plus désespéré de tous ceux que j’ai vécus, car même si plus tard j’ai connu des temps encore plus tristes et qu'il m’est arrivé des choses bien plus terribles, à lépoque mon coeur ne s’était pas encore endurci comme il s’est endurci par la suite, ce qui me rendit les souffrances plus supportables. Pour parler serpent, je n’avais pas encore mué comme je le fis à plusieurs reprises, plus tard, au cours de mon existence, me glissant dans des enveloppes de plus en plus rudes, de plus en plus imperméables aux sensations. A présent, peut-être bien que rien ne traverse plus. Je porte une pelisse de pierre.

Andrus Kivirähk - L’Homme qui savait la langue des serpents

Comme des anges effroyables

Il y a une raison si les objets se consument lorsqu’ils tombent vers la Terre comme des anges effroyables - en plus de la raison évidente. Des astéroïdes gros comme des voitures blindées se réduisent à de bêtes cailloux l'espace de quelques secondes. C'est parce que la planète est carnivore et veut simplement étre nourrie. C'est aussi ce que veulent les gens. Ils aiment manger d’autres gens.

Eric Larocca - As-tu mérité tes yeux?

Choisir d’être certain ou choisir d’être en vie

Étaient-ils faits l’un pour l’autre ? Étaient-ils même compatibles ? Elle n’en savait rien. Là, tout de suite, elle n’était sûre de rien. Elle n’était pas sûre qu’elle saurait un jour aimer Jack d'un amour aussi splendide et aussi inconditionnel que celui dont il avait besoin. Elle comprenait qu’il y avait là-haut, dans les hauteurs, un endroit fantastique où l’amour de son mari l’attendait et elle ne savait pas si elle pourrait un jour l’y rejoindre, si son coeur en était capable. Mais ce qu’elle savait, c’est qu’elle l’aimait maintenant. Et qu’elle l’aimerait sans doute aussi demain. Et peut-être que cela suffisait, finalement. Peut-être qu’elle n’avait pas besoin de certitudes. Peut-être qu’un coeur humain était simplement compliqué et que tout amour était profondément précaire, que l’avenir resterait irrésolu et que c’était très bien comme ça. Peut-être que c’était ça, le véritable amour : accueillir le chaos comme il vient. Et peut-être que les seules histoires dont la conclusion était certaine et claire étaient les mensonges, les fables et les conspirations. Peut-être que le docteur Sanborne avait raison : La certitude n’était qu’une histoire que l’espri fabriquait pour se défendre contre la douleur de vivre. Ce qui impliquait, presque par définition, que cette même certitude était une fagon d’éviter de vivre. On pouvait choisir d’être certain, ou on pouvait choisir d’être en vie.

Et elle n’était certaine que d’une chose : entre nous et le monde, il y avait un million d’histoires, et si l’on ne savait pas lesquelles étaient vraies, alors autant essayer les plus humaines, les plus généreuses, les plus belles, les plus chargées d’amour.

Jack était-il son âme sœur ?

Bien sûr, se dit-elle. Pourquoi pas ?

Nathan Hill - Bien être

Expert en collisions

Ce qu’Elwin retenait du cout, c'était qu'il était à présent considéré comme l’expert du département en matière de mariage qui bat de l’aile, en raison de sa séparation qui n’en finissait pas d'avec Maura. Beau compliment, mais totalement idiot, un peu comme dire que le chevreuil étalé sur la congère était à présent expert en collisions.

Jonathan Miles - Tu ne désireras pas

Tous ces messieurs au talent moyen

Généralement parlant, s’il m’est permis d’exprimer mon opinion sur une question si délicate, tous ces messieurs au talent moyen qui, de leur vivant, passent presque pour des génies, s’effacent soudain, dès qu’ils sont morts, de la mémoire des hommes; et il arrive méme que, encore vivants, dès qu’apparait une nouvelle génération qui remplace la leur, ils soient oubliés et dédaignés de tout le monde dans un laps de temps incroyablement bref. Cela se produit chez nous soudainement, comme les changements de décors au théâtre. Oh, il se passe là tout autre chose que pour des Pouchkine, des Gogol, des Moliére, des Voltaire, pour tous ces hommes qui venaient apporter un message nouveau et bien à eux ! Il est certes également vrai que chez nous ces messieurs de talent moyen, au déclin de leurs jours respectables, se trouvent d’habitude avoir épuisé leur veine de la fagon la plus lamentable et sans méme s’en douter. Il arrive souvent qu’un écrivain à qui l’on a longtemps reconnu une extraordinaire profondeur, et que l’on s’attendait à voir exercer une profonde et sérieuse influence sur l’évolution de la société, révéle a la fin une telle inconsistance et une telle minceur de sa petite idée fondamentale que nul ne regrette méme qu'il ait pu venir si vite bout de ses moyens. Mais les vieillards chenus ne s’en apperçoivent même pas et se fachent. Leur amour-propre, précisément au terme de leur carriére, prend parfois des proportions dignes d’étonnement. Dieu sait pour qui ils commencent à se prendre - au moins pour des dieux.

Fiodor Dostoïevski - Les Démons

Pas très comprenant

« Ce que j’aurais dit ? que je dis. J’aurais dit qu’on doit effacer-un fou de la liste des fous-meschugguè, et vous mettre à sa place ! » Il regarde sur moi, et il me fait : « Qu’est-ce que ça signifie ? » — « Qu’est-ce que ça signifie ? que je lui fais ; ça signifie ce que ça signifie ! » — « Je ne vous comprends pas », qu'il me dit. — « C’est peut-être un signe que vous n’êtes pas très comprenant, que je dis ; comme c’est écrit chez nous dans le verset : À un intelligent, un clin d’œil ; à un bête, un coup de bâton. »

Cholem Aleichem - Tévié le laitier