La vie ne pourrait pas fonctionner sans nous

Une nuit suffit, une nuit et l’argent arrive dans nos mains, dans nos sacs. Le lendemain, nous payons le loyer, nous satisfaisons notre coquetterie. Rien qu’une nuit et nous pouvons être comme eux, les filles prodigues peuvent aller faire des courses, régler des dettes, elles font claquer les portes des magasins comme des bêtes de consommation. Nous payons comptant. Nous ne pouvons plus avoir de dettes. Nous vivons à l’écart, rien qu’un petit troupeau qui rôde dans les marges du monde. Nous amassons de l’argent puis nous le leur donnons, nous donnons notre argent à ceux qui, chaque nuit, nous dévorent. Il se peut que ces banquets aient lieu grâce à notre isolement. Ce que j'apprends très vite, c'est que nous sommes nécessaires au désir, au désir interdit que les habitants de la terre éprouvent à notre égard. Cela doit pourtant être interdit par un châtiment éternel, car nous avons décidé de ne pas nous soumettre. Pour nous punir, ils disent : vous ne serez pas désirées. Mais la vie ne pourrait pas fonctionner sans nous, là, expulsées de tout. L'économie s’effondrerait, l’existence sauvage dévorerait toutes les normes si les putes ne donnaient pas de l’amour charnel. Sans les prostituées, ce monde sombrerait dans la noirceur de l’univers.

Camila Sosa Villada - Les Vilaines