Car c’est ainsi que les hommes naissent, vivent et disparaissent,
en prenant avec les cieux de funestes engagements : leurs mains
caressent et déchirent, rendent la peau si douce qu’on y plonge
facilement des lances et des épées. Rien ne les effraie sinon leur
propre mort, leurs doigts sont plus courts que ceux des grands
singes, leurs ongles moins tranchants que ceux des petits chiens,
pourtant ils avilissent bêtes et prairies, ils prennent les
rivières, les arbres et les ruines du vieux monde. Ils prennent,
oui, avec une avidité de nouveau-né et une violence de dieu malade,
ils posent les yeux sur un carré d’ombre et, par ce regard, l’ombre
leur appartient et le soleil leur doit sa lumière et sa chaleur. Ils
se nourrissent des légendes qui font la terre ronde et trouée, le
ciel bleu et fauve, ils construisent des villes géantes pour des
vies minuscules et la haine de cette petitesse les pousse à toutes
les grandeurs. En amour, ils ne comprennent rien aux secousses du
cœur et du sexe, ils tentent de les apaiser, leurs forces sont
fragiles, leurs corps mal préparés aux tempêtes des sentiments. Ils
ont trouvé un langage pour tout dire ; avec ce trésor, ils
s’épuisent à convaincre qu’ils sont les chefs, les puissants, les
vainqueurs.
Qu’importe qu’ils violent des femmes, des enfants, des frères ou
des inconnus, qu’importe qu’ils vident des océans et remplissent des
charniers, tout est voué à finir dans un livre, un musée, une salle de
classe, tout sera transformé en statue, en compétition, en
documentaire. Alors, qu’importe qu’ils incendient des bibliothèques,
des villages et des pays entiers, qu’ils martyrisent ceux qu’ils
aiment, il faut pour vaincre tout brûler, et regarder les flammes
monter au-dessus des forêts jusqu’à ce qu’elles forment sous l’orbe
des nuages de grandes lettres illisibles. Qu’importe qu’ils passent
sur cette terre plus vite qu’un arbre, une maison, une tortue ou un
rivage, ils sont si beaux, avec leurs yeux pleins d’amour et leurs
mains pleines de sang, ils sont si beaux, avec leurs corps comme des
brindilles, ils se tiennent droit, ils imitent les falaises, ils se
croient montagnes ou sommets, ils sont si beaux dans leur soif capable
de tarir les sources les plus anciennes, ils sont si beaux dans la
timidité du premier baiser, cela ne dure qu’une seconde mais après ils
ne seront plus jamais grands. Oui, c’est ainsi que les hommes
naissent, vivent et disparaissent.