Depuis les Abysses
L'humanité dont il ne se souciait pas
C'était un visage d'homme de loi, la figure de l’homme totalement convaincu de la puissance des mots, comme d’un principe qui valait la peine qu'on meure pour eux, si c'était nécessaire. Mille ans plus tôt, c'eût été la figure d'un moine, d'un militant fanatique, qui aurait tourné son dos intransigeant au monde, avec une joie réelle, et serait allé dans le désert passer le reste de ses jours et de ses nuits, dans le calme, sans douter un instant de lui-même; se battant non pas pour sauver l'humanité, dont il ne se souciait pas, pour les souffrances de laquelle il n'avait que mépris, mais contre ses propres appétits naturels, sauvages, insatiables.
Des soucis et des ennuis inutiles
En fait, dès que cette idée lui vint, il lui sernbla qu’il sentait le Mink Snopes qui avait dû passer une si grande partie de sa vie à avoir des soucis et des ennuis inutiles commencer à ramper, à s’infiltrer, à couler tranquillement comme le sommeil ; il pouvait presque l’observer, en suivant tous les petits brins d’herbes et les minuscules racines, les petits trous que faisaient les vers, en pénétrant dans la terre déjà pleine de gens qui avaient eu leurs soucis et étaient libres maintenant, de sorte que c’était le sol et la terre maintenant qui avaient les ennuis, les soucis et l’angoisse avec les passions, les espoirs et les craintes, la justice et l’injustice, et les chagrins, et que les gens eux étaient bien tranquilles maintenant, tous mélangés, pêle-mêle, sans inquiétude et personne pour savoir ou se soucier de savoir désormais qui ils sont, lui-même parmi eux l’égal de tous, aussi bon que n’importe qui, aussi brave que n’importe qui, inextricable, anonyme parmi eux tous : les beaux, les splendides, les orgueilleux, les braves jusqu’au faîte même, parmi les fantômes et les rêves étincelants, bornes milliaires de la longue histoire humaine : Hélène et les évêques, les rois et les anges apatrides, les séraphins méprisants et damnés.
Paquerettes
Pelisse de pierre
Ce fut un automne sinistre, peut-être le plus désespéré de tous ceux que j’ai vécus, car même si plus tard j’ai connu des temps encore plus tristes et qu'il m’est arrivé des choses bien plus terribles, à lépoque mon coeur ne s’était pas encore endurci comme il s’est endurci par la suite, ce qui me rendit les souffrances plus supportables. Pour parler serpent, je n’avais pas encore mué comme je le fis à plusieurs reprises, plus tard, au cours de mon existence, me glissant dans des enveloppes de plus en plus rudes, de plus en plus imperméables aux sensations. A présent, peut-être bien que rien ne traverse plus. Je porte une pelisse de pierre.


