Et ce n’est pas Roosevelt qui a inventé ça. Les Babyloniens, les
Assyriens, les Mauryas, la Perse, les Incas, les Aztèques, tous,
tous étaient des empires hydrauliques avides de chair et de plasma,
assoiffés de vies humaines. C’est eux le New Deal, les grandes
machines aspirantes et turbines à sang et flics de l’énergie et
transformateurs de flotte en noyés. Des cadavres entiers pendent sur
leurs portiques, des têtes tournent à toute vitesse sur leurs
disjoncteurs, des corps sont mixés dans la salle des machines, des
corps sont empalés sur les parafoudres en réserves, des ponts
roulants écrasent des jointures de pieds pour faire un mortier pour
monter des corps entiers dans le corps du barrage. J’exècre les
monuments, Lawson, j’exècre les réseaux aux centre desquels un
bouvier bien pourvu en sperme lève le petit doigt sur sa suite de
femelles et vomit dans des plats en argent, j’exècre les ruches et
leurs rayons ordonnés en quinconce et la chambre nuptiale où trône
une reine infirme gavée de gelée tremblotante et dotée d’une
espérance de vie quatre cents fois supérieure à celle de ses
ouvrières imbéciles. J’expulse les institutions de ma cage
thoracique.
Céline Minard - Le Dernier Monde
Dans les temps idylliques, l’or reposait au fond des rivières
et luisait au milieu du ballet des ondines. Puis on l’a
transporté dans des cavernes sous la surveillance des dragons,
mais ils n’arrêtaient pas de s’endormir et se faisait plus
souvent qu’à leur tour décapiter par les héros. Dorénavant,
pour plus de sûreté, il est dans les coffres des banques sous
ses formes triviales de lingots et de billets - et puis
partout, matérialisé de façon plus subtile en bâtiment,
mobilier, base de données, ordinateur, capable même de se
hausser jusqu’à l’immatériel : matière grise, connaissance,
inestimable capital humain.
Vincent Message - Les Veilleurs
Peut-être s’appelent-elles Anaïs et Amélie. Et je serais pigiste au
Progrès, chargé de rédiger un article sur les deux vainqueurs ex
æquo de l’élection de Miss Pouffe Pays jurassien. Je finirais par
tout savoir. Pourquoi cette fierté de merde qu’elles cultivent à
coup de cambrures disgracieuses, gros derches trop moulés, et ça
tord ça tord, et les nichons qui pointent, les tartines de fond de
teint, épais traits noirs pour se niquer le regard, accentuer l’air
vorace toi tu me reluques pas plus de cinq secondes ou je t’arrache
les trous de nez.
Pierric Bailly - Polichinelle
La raison et l’imaginaire se livrent une guerre civile depuis
maintenant des siècles. Ils sont comme des enfants que la Vie
tient dans ses bras. Elle les regarde se battre avec les yeux
rougis d’une maman affligée. Ça lui fait mal. Chacun des coups
qu’ils échangent lui fait mal. Elle sait très bien qu’elle ne
brillera pas de tout son éclat avant qu’ils soient
réconciliés. L’imaginaire confit de superstitions a engendré
une raison orgueilleuse et sûre de son bon droit. Cette raison
étroite, à son tour, ne pouvait que faire basculer l’imaginaire
vers la nuit la plus noire. Cela continue sous nos yeux. Ils
serait vraiment temps que cette guerre civile cesse. Qui va
baisser les armes en premier? Qui agitera le drapeau blanc?
Personnellement, je tiens la vraie raison en grande estime, car
je la vois comme une force infinie. La raison des penseurs… des
scientifiques… Elle peut nous libérer. Elle a le pouvoir de
nous aider à accomplir nos rêves. Le jour où la raison sera
vraiment pragmatique, elle réclamera elle-même la prise en
compte de l’homme imaginaire. Sinon elle ne fait que jouer avec
des pièces tronquées en deux. -- Mais de son côté l’imaginaire
doit sortir de la Nuit et reprendre le large. Je ne vois que
cette solution. Un pas chacun. C’est comme ça qu’on arrête les
guerres.
Vincent Message - Les Veilleurs
Pour tous ceux qui l’ont vu, c’était un petit coin de paradis. C’était
un terrain appartenant à la ville de Chaville, laissé à
l’abandon. L’hiver dernier, des citoyens ont décidé d’en prendre
soin.

[lire la suite]
«Mais vous êtes qui, nom de Dieu !?»
Le motard continua sans se retourner, «je suis la raison d’État. La chimère que le bon peuple ne doit jamais voir», puis il sortit et disparut.
DOA - Le Serpent aux mille coupures
[…] les mères nous tirent à elles autant qu’elles peuvent, on croit leur ressembler, on pense avoir leur perfection leur art leur beauté leur bonté et on s’aperçoit que c’est un mensonge, qu’on est un homme, un portrait du père silencieux, un décalque, une statue animée, alors on ignore vers où on est envoyé, vers où on s’en va, sur des traces invisibles, pourquoi on s’éloigne aussi sûrement de la mère et de la soeur, un aimant nous tire vers un monde abominable de cris dans la nuit,[…]
Mathias Enard - Zone
Chacun savait que pour les catholiques Jésus était le fils de Marie, pour les baptistes il était le sauveur, pour les juifs il n’était rien, et pour les méthodistes il était une déduction fiscale.
Tristan Egolf - Le seigneur des Porcheries
Doc connaissait la réponse probable: «Je l’aime», quoi d’autre?
Assortie de la note de bas de page implicite, comme quoi le terme
ces temps-ci était vachement galvaudé. Quiconque se voulait un
minimum dans le vent «aimait» son prochain, sans parler des autres
applications pleines d’intérêt, comme d’embringuer des gens dans des
activités sexuelles auxquelles, s’ils avaient eu le choix, ils ne
seraient peut-être pas souciés de participer.
Thomas Pynchon - Vice Caché