Le Carnet de Michaël

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

lundi 30 juin 2008

Le Vif

— La troisième dimension de la vitesse est la plus imperceptible. On la trouve rarement incarnée. Tu es à mes yeux, Caracole, l'un des seuls êtres vivants que j'ai rencontrés qui la donne à voir — par instants, sur quelques éclats, quelques flèches. J'appelle cette vitesse le vif. Elle est adossée, secrètement, à la mort active en chacun, elle la conjure et la distance. Le vif n'est pas relatif à un espace ou une durée. Il n'opère pas un pli ou une déchirure dans un tissu préexistant comme l'opère le mouvement. Il est le surgissement absolu. Il amène, dans un vent, dans une vie, dans une pensée, le plus petit écart. Un minuscule apport, à peine un grain, et tout explose... Il faut comprendre que le n'est rupture qu'en apparence, rupture pour une perception humaine, forcément limitée. En toute rigueur il demeure une transformation continue.

— Le vif c'est autre chose?

— Le vif c'est ce qui t'a fait, c'est l'étoffe dont sont tissées tes chaires, Caracole. C'est la différence pure. L'irruption. La frasque. Quand le vif jaillit, quelque chose, enfin, se passe—

Alain Damasio, La Horde du Contrevent,

dimanche 25 mai 2008

Le choc des civilisations, c'est la fin de l'histoire

Les conflits ethnico-religieux sont une forme de lutte induite par le capitalisme mondial: à notre époque postpolitique, lorsque la politique est progressivement remplacée par l'administration sociale et le gouvernement des experts, la seule source légitime des conflits est la tension culturelle (ethnique, religieuse). Le regain actuel de la violence irrationnelle est dans le droit fil de la dépolitisation de nos sociétés, de la disparition de la dimension proprement politique, de sa transposition dans les différents niveaux de l'administration des affaires sociales : le phénomène de la violence est traité en termes d'intérêts sociaux, etc. Le reste, intraitable, ne peut nécessairement nous apparaître que comme irrationnelle... Le renversement adéquat, dialectique et hégélien, est ici crucial: ce qui nous apparaît en premier lieu comme une multitude de survivances du passé devant être progressivement dépassées grâce au développement de l'ordre libéral, multiculturel et libéral, est tout à coup perçu, en un éclair, comme le mode même d'existence de cet ordre libéral.

Slavoj Žižek, Bienvenue dans le désert du réel

jeudi 22 mai 2008

Homo Sucker

On pourrait se risquer à déclarer que le mode libéral prédominant de la subjectivité aujourd'hui se dit homo sucker: dans sa tentative perpétuelle d'exploiter et d'instrumentaliser autrui, homo sucker finit par devenir lui même l'ultime zozo. Lorsque nous pensons nous amuser de l'idéologie actuelle, nous ne faisons que renforcer l'emprise qu'elle a sur nous.

Slavoj Žižek, Bienvenue dans le désert du réel

mercredi 2 avril 2008

De la politique

Le plus ennuyeux, en matière de politique, est que chacun des participants croit qu'il est le seul à avoir lu son sun tzu et machiavel. Résultat, vous y croisez cent milles connards qui nomment «tactite» leur sauvagerie, «influence» le goût des autres pour leur argent, «efficacité» leur absence de vue à long terme, «réalisme» leur manque de conviction, et «victoire» les bourdes du camp d'en face. Le pire, c'est que tous ces abrutis osent donner le nom de «vie de la cité» à ce qui n'est qu'un sport sanglant.

C'était un dernier extrait du Goût de l'Immortalité avant de ranger ce livre dans ma bibliothèque. Ensuite j'essaierai d'écrire plusieurs billets sur Les Netocrates, un autre livre d'anticipation, un peu moins noir, et sous la forme d'un essai.

vendredi 21 mars 2008

Portrait de shi

Shi est le seul protagoniste de cette pitoyable histoire à avoir vraiment choisi. Je veux dire: effectué des choix, à rebrousse-poil du destin qui voulait lui imposer des catastrophes. À plusieurs reprises, je l'ai vu tout brûler sous ses pas pour sauver ce à quoi il avait décidé de tenir. Il a tout donné à une science, tour perdu pour un ami et tout risqué pour une femme. Bien sûr, encore plus que d'une grande âme, ce genre d'attitude procède d'une grande chance. La première chance de shi résidait dans sa capacité innée à vouloir. Vouloir n'est pas donné à tout le monde. Il faut naître avec des yeux qui voit clair, un cerveau qui décide vite et des bras assez puissant pour agir. Par là-dessus, il faut suffisamment de talent pour que ce que vous voulez, que ce soit une femme, une amitié ou une science, veuille de vous. Et il faut encore la dose suffisante d'orgueil pour estimer que cette science, cette amitié ou cette femme vaut la peine qu'on se donne puisqu'elle est choisie par vous. L'ensemble de ces qualités fait de shi une espèce peu commune. Vous comprenez maintenant pourquoi je n'ai pas donné à cet homme le rôle principal de mon histoire: trop de perfection fatigue. Le souvenir de shi a toujours été pour moi un bon remède contre la tentation du suicide ou du meurtre de masse. On peut estimer que l'humanité n'a pas tout raté, puisqu'elle réussit de temps en temps des créatures comme lui.

Catherine Dufour - Le goût de l'immortalité

page 2 de 2 -