lundi 22 août 2011
Par Michaël Parienti le lundi 22 août 2011, 11:51
Et ce n’est pas Roosevelt qui a inventé ça. Les Babyloniens, les
Assyriens, les Mauryas, la Perse, les Incas, les Aztèques, tous,
tous étaient des empires hydrauliques avides de chair et de plasma,
assoiffés de vies humaines. C’est eux le New Deal, les grandes
machines aspirantes et turbines à sang et flics de l’énergie et
transformateurs de flotte en noyés. Des cadavres entiers pendent sur
leurs portiques, des têtes tournent à toute vitesse sur leurs
disjoncteurs, des corps sont mixés dans la salle des machines, des
corps sont empalés sur les parafoudres en réserves, des ponts
roulants écrasent des jointures de pieds pour faire un mortier pour
monter des corps entiers dans le corps du barrage. J’exècre les
monuments, Lawson, j’exècre les réseaux aux centre desquels un
bouvier bien pourvu en sperme lève le petit doigt sur sa suite de
femelles et vomit dans des plats en argent, j’exècre les ruches et
leurs rayons ordonnés en quinconce et la chambre nuptiale où trône
une reine infirme gavée de gelée tremblotante et dotée d’une
espérance de vie quatre cents fois supérieure à celle de ses
ouvrières imbéciles. J’expulse les institutions de ma cage
thoracique.
Céline Minard - Le Dernier Monde
mercredi 27 juillet 2011
Par Michaël Parienti le mercredi 27 juillet 2011, 15:16
Dans les temps idylliques, l’or reposait au fond des rivières
et luisait au milieu du ballet des ondines. Puis on l’a
transporté dans des cavernes sous la surveillance des dragons,
mais ils n’arrêtaient pas de s’endormir et se faisait plus
souvent qu’à leur tour décapiter par les héros. Dorénavant,
pour plus de sûreté, il est dans les coffres des banques sous
ses formes triviales de lingots et de billets - et puis
partout, matérialisé de façon plus subtile en bâtiment,
mobilier, base de données, ordinateur, capable même de se
hausser jusqu’à l’immatériel : matière grise, connaissance,
inestimable capital humain.
Vincent Message - Les Veilleurs
mercredi 13 juillet 2011
Par Michaël Parienti le mercredi 13 juillet 2011, 00:01
La raison et l’imaginaire se livrent une guerre civile depuis
maintenant des siècles. Ils sont comme des enfants que la Vie
tient dans ses bras. Elle les regarde se battre avec les yeux
rougis d’une maman affligée. Ça lui fait mal. Chacun des coups
qu’ils échangent lui fait mal. Elle sait très bien qu’elle ne
brillera pas de tout son éclat avant qu’ils soient
réconciliés. L’imaginaire confit de superstitions a engendré
une raison orgueilleuse et sûre de son bon droit. Cette raison
étroite, à son tour, ne pouvait que faire basculer l’imaginaire
vers la nuit la plus noire. Cela continue sous nos yeux. Ils
serait vraiment temps que cette guerre civile cesse. Qui va
baisser les armes en premier? Qui agitera le drapeau blanc?
Personnellement, je tiens la vraie raison en grande estime, car
je la vois comme une force infinie. La raison des penseurs… des
scientifiques… Elle peut nous libérer. Elle a le pouvoir de
nous aider à accomplir nos rêves. Le jour où la raison sera
vraiment pragmatique, elle réclamera elle-même la prise en
compte de l’homme imaginaire. Sinon elle ne fait que jouer avec
des pièces tronquées en deux. -- Mais de son côté l’imaginaire
doit sortir de la Nuit et reprendre le large. Je ne vois que
cette solution. Un pas chacun. C’est comme ça qu’on arrête les
guerres.
Vincent Message - Les Veilleurs
mercredi 6 juillet 2011
Par Michaël Parienti le mercredi 6 juillet 2011, 23:58
Peut-être s’appelent-elles Anaïs et Amélie. Et je serais pigiste au
Progrès, chargé de rédiger un article sur les deux vainqueurs ex
æquo de l’élection de Miss Pouffe Pays jurassien. Je finirais par
tout savoir. Pourquoi cette fierté de merde qu’elles cultivent à
coup de cambrures disgracieuses, gros derches trop moulés, et ça
tord ça tord, et les nichons qui pointent, les tartines de fond de
teint, épais traits noirs pour se niquer le regard, accentuer l’air
vorace toi tu me reluques pas plus de cinq secondes ou je t’arrache
les trous de nez.
Pierric Bailly - Polichinelle
mardi 10 mai 2011
Par Michaël Parienti le mardi 10 mai 2011, 18:53
«Mais vous êtes qui, nom de Dieu !?»
Le motard continua sans se retourner, «je suis la raison d’État. La chimère que le bon peuple ne doit jamais voir», puis il sortit et disparut.
DOA - Le Serpent aux mille coupures
samedi 12 mars 2011
Par Michaël Parienti le samedi 12 mars 2011, 01:23
[…] les mères nous tirent à elles autant qu’elles peuvent, on croit leur ressembler, on pense avoir leur perfection leur art leur beauté leur bonté et on s’aperçoit que c’est un mensonge, qu’on est un homme, un portrait du père silencieux, un décalque, une statue animée, alors on ignore vers où on est envoyé, vers où on s’en va, sur des traces invisibles, pourquoi on s’éloigne aussi sûrement de la mère et de la soeur, un aimant nous tire vers un monde abominable de cris dans la nuit,[…]
Mathias Enard - Zone
lundi 7 mars 2011
Par Michaël Parienti le lundi 7 mars 2011, 00:11
Chacun savait que pour les catholiques Jésus était le fils de Marie, pour les baptistes il était le sauveur, pour les juifs il n’était rien, et pour les méthodistes il était une déduction fiscale.
Tristan Egolf - Le seigneur des Porcheries
samedi 5 mars 2011
Par Michaël Parienti le samedi 5 mars 2011, 09:09
Doc connaissait la réponse probable: «Je l’aime», quoi d’autre?
Assortie de la note de bas de page implicite, comme quoi le terme
ces temps-ci était vachement galvaudé. Quiconque se voulait un
minimum dans le vent «aimait» son prochain, sans parler des autres
applications pleines d’intérêt, comme d’embringuer des gens dans des
activités sexuelles auxquelles, s’ils avaient eu le choix, ils ne
seraient peut-être pas souciés de participer.
Thomas Pynchon - Vice Caché
mercredi 13 octobre 2010
Par Michaël Parienti le mercredi 13 octobre 2010, 22:16
De toutes les îles visitées, deux étaient prodigieuses. L’île du passé, a-t-il dit, où n’existait que le temps passé et dont les habitants s’ennuyaient et étaient raisonnablement heureux, mais où le poids de l’illusion est tel que l’île s’enfonçait chaque jour un peu plus dans le fleuve. Et l’île du futur, où le seul temps qui existait était le futur, et dont les habitants étaient rêveurs et agressifs, si agressifs, a dit Ulises, qu’ils finiraient probablement par se bouffer les uns les autres.
Roberto Bolanõ - Les Détectives Sauvages
samedi 19 septembre 2009
Par Michaël Parienti le samedi 19 septembre 2009, 04:44
Un angle mort. Cette femme avait sûrement raison. Il y avait dans mon esprit, dans mon corps, dans mon existence même, un monde englouti, perdu quelque part. C’était peut-être ça qui faisait que ma vie s’écartait légèrement de ce qu’elle aurait dû être.
Haruki Murakami - Chroniques de l’oiseau à ressort
vendredi 10 juillet 2009
Par Michaël Parienti le vendredi 10 juillet 2009, 15:51
Tout ça, c’était bien, parfois même mystérieux, parfois assez visiblement
compliqué pour sembler intéressant et même passionnant, la substance dont la
vie se nourrit en grande partie et que nous prenons comme acompte sur ce qui
nous est dû éternellement. Mais le mieux ?
Inutile de chercher. Le mieux, c’est un concept sans référence dès qu’on est
marié et qu’on en a fait un gâchis, peut-être même dès qu’on a goûté son
premier banana split à cinq ans et découvert, après l’avoir terminé,
qu’on en voudrait un autre. En d’autres termes, mieux vaut tirer un trait
dessus. Le mieux, c’est fini.
Richard
Ford - Indépendance
jeudi 9 juillet 2009
Par Michaël Parienti le jeudi 9 juillet 2009, 17:00
En d’autres termes, je m’efforce d’avoir toujours l’esprit occupé par une
tâche définie et réalisable, afin de ne pas disparaître. Mais il est vrai qu’au
moment de glisser dans le sommeil, quand partent à la dérive les soucis et les
déboires, il m’arrive de me sentir moi-même flotter et de ne plus trop savoir
où je suis ni où je vais. Pourtant, à la vieille injonction : «Fais ta
vie», je peux répondre : «J’ai déjà une existence, merci.»
Richard
Ford - Indépendance
lundi 6 juillet 2009
Par Michaël Parienti le lundi 6 juillet 2009, 15:34
Malheureusement, par ignorance et obstination, les Markham n’ont pas réussi
à saisir la seule vérité gnostique de l’immobilier (une vérité impossible à
révéler sans paraître malhonnête et cynique) : les gens ne trouvent ou
n’achètent jamais la maison dont ils rêvaient. L’économie de marché, ai-je
appris, ne se fonde même pas approximativement sur la satisfaction des
exigences de qui que ce soit. Le principe consiste à vous montrer ce dont vous
auriez cru ne vouloir à aucun prix, mais qui est disponible, si bien que vous
cédez et commencer à trouver des moyens de vous réconcilier avec cette solution
et avec vous-même. D’ailleurs, qu’y a-t-il de mal ? Pourquoi
n’obtiendrez-vous que ce que vous croyez chercher, ou seriez-vous limité par ce
que vous pouvez simplement escompter ? Ça ne se passe jamais ainsi dans la
vie, et si vous n’êtes pas un imbécile vous déciderez que c’est mieux comme
ça.
Richard
Ford - Indépendance
samedi 6 juin 2009
Par Michaël Parienti le samedi 6 juin 2009, 08:18
Pour faire les amitiés sincères et durables entre femme, il faut qu’elles
aient été cimentées par de petits crimes. Quand deux amies peuvent se tuer
réciproquement, et se voient un poignard empoisonné dans la main, elles offrent
le spectacle touchant d’une harmonie qui ne se trouble qu’au moment où l’une
d’elles a, par mégarde, lâché son arme.
Balzac, Les
Secrets de la princesse de Cadignan
mercredi 6 mai 2009
Par Michaël Parienti le mercredi 6 mai 2009, 21:08
Les situations historiques toujours nouvelles dévoilent les possibilités
constantes de l’homme et nous permettent de les dénommer. Ainsi, le mot
collaboration a conquis pendant la guerre contre le nazisme un sens
nouveau : être volontairement au service d’un pouvoir immonde. Notion
fondamentale ! Comment l’humanité a-t-elle pu s’en passer jusqu’en
1944 ? Le mot une fois trouvé, on se rend compte de plus en plus que
l’activité de l’homme a le caractère d’une collaboration. Tous ceux qui
exaltent le vacarme mass-médiatique, le sourire imbécile de la publicité,
l’oubli de la nature, l’indiscrétion élevée au rang de vertu, il faut les
appeler : collabos du moderne.
Milan
Kundera - Soixante treize mots dans l’Art du roman
lundi 4 mai 2009
Par Michaël Parienti le lundi 4 mai 2009, 20:36
J’entends le froissement de ses bas lorsqu’elle se retourne, puis repart sur
la pelouse et dans le vent, les bras écartés du corps, marchant sur la pointe
des pieds pour éviter que ses talons ne s’enfoncent dans la terre détrempée.
Elle ne se retourne pas - elle ne doit pas le faire - et disparaît rapidement
dans la maison. [...] Je reste quelques instants assis à l’endroit où je suis
tombé, près de ma voiture, les yeux levés vers les nuages qui se déchirent, en
essayant d’arrêter le manège vertigineux du monde. Tout m’a paru attrayant et
prometteur, mais je me demande maintenant si la vie ne m’est pas passé sur le
corps comme un énorme semi-remorque, avant de m’abandonner , écrasé, au bord de
la route.
Richard
Ford - Un week-end dans le Michigan
samedi 25 avril 2009
Par Michaël Parienti le samedi 25 avril 2009, 15:30
D’où vient le mot Flic ? Il vient du claquement de la cravache et du
fouet, et par extension il est donné à celui qui use de la cravache et du
fouet, c’est à dire qui use de la force sans qu’il ait à en répondre devant qui
ce soit, celui qui jouit, en un mot, d’impunité.
Roberto
Bolanõ - Le policier des souris dans Le Gaucho
Insupportable
lundi 20 avril 2009
Par Michaël Parienti le lundi 20 avril 2009, 17:20
Des choses sont là, à portée de main, dont j’ignore tout mais que j’aimerais
peut-être, et qui m’attendent sans doute. Même si je me trompe. Le plaisir
violent d’une nouvelle arrivée. Une belle lumière dans un restaurant qui vous
plaît particulièrement. Un chauffeur de taxi qui a une vie intéressante à
raconter. La voix fortuite et chantante d’une inconnue, que vous pouvez écouter
dans un bar où vous entrez pour la première fois, à une heure où vous auriez
normalement été seul. Tout cela vous attend. Qu’espérer de mieux ? De plus
mystérieux ? De plus désirable ? Rien. Strictement rien.
Richard
Ford - Un week-end dans le Michigan
lundi 9 mars 2009
Par Michaël Parienti le lundi 9 mars 2009, 22:34
Ils se droguaient avec toutes sortes de belles idées qu’ils se faisaient
d’eux-mêmes et de leur talent, des hommes et de leur puissance, de ce qu’ils
appelaient leur civilisation, leurs maisons de la culture, avec le matériel des
surplus américains qui couvrait déjà toute la terre et qu’ils envoyaient
maintenant tourner autour de la lune, à la recherche d’endroits toujours
nouveaux où ils pourraient déverser leurs ordures.
Romain
Gary. Les mangeurs d’étoiles
vendredi 6 mars 2009
Par Michaël Parienti le vendredi 6 mars 2009, 22:21
Les Simbas mangeaient leurs prisonniers blancs et noirs après les avoir
torturés. Les Allemands les transformaient en savon. La différence entre les
Simbas barbares et les Allemands civilisés était tout entière dans ce savon. Ce
besoin de propreté, c’est la culture.
Romain
Gary. Les mangeurs d’étoiles